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13/05/2011

La musique

" La musique souvent me prend comme une mère !

             Vers ma pâle étoile,

  Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther

             Je mets à la voile;

 

  La poitrine en avant et les poumons gonflés

              Comme de la toile,

  J'escalade le dos des flots amoncelés

              Que la nuit me voile;

 

  Je sens vibrer en moi toutes les passions

              D'un vaisseau qui souffre;

   Le bon vent, la tempête et ses convulsions

 

              Sur l'immense gouffre

  Me bercent.  D'autres fois , calme plat, grand miroir

              De mon désespoir! "

 

CHARLES   BAUDELAIRE     [  Les fleurs du mal ]    Spleen et idéal

13:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

29/04/2011

On appelle çà déjà-vu

"Pourquoi tourna-t-il à gauche à ce feu il n'aurait su le dire. On distinguait nettement les pylônes de la voie rapide, encore quatre ou cinq cents mètres et il allait s'engager sur la littorale pour Iraklion. Et au lieu de çà , il tourna à gauche, là où un petit panneau bleu lui indiquait une localité inconnue; Il pensa qu'il y avait déjà été, parce qu'en un instant, il vit tout: une route flanquée d'arbres avec de rares maisons, une modeste place avec un monument moche, une corniche rocheuse, une montagne. Ce fut un éclair. c'est cette chose étrange que la médecine ne sait pas expliquer, se dit-il, on appelle çà déjà-vu, mais çà ne m'était jamais arrivé. Pourtant, l'explication qu'il se donna ne le rassura pas, parce que le déjà-vu perdurait, il était plus fort que ce qu'il voyait, il entourait comme une membrane la réalité environnante, les arbres, les montagnes, les ombres du soir, jusqu'à l'air qu'il respirait, il se sentit pris d'un vertige et eut la crainte d'être englouti par celui-ci, mais ce ne fut qu'un instrant, car en se dilatant, cette sensation subissait une étrange métamorphose comme un gant qui en se retournant emporte avec lui la main qu'il recouvrait, tout changea de perspective, d'un coup, il éprouva l'ivresse de la découverte, une subtile nausée et une mortelle mélancolie, mais aussi un sens infini de libération, comme quand nous comprenons finalement quelque chose que nous savions depuis toujours et que nous ne voulions pas savoir: ce n'était pas le déjà-vu qui l'engloutissait dans un passé jamais vécu, c'était lui qui capturait le déjà-vu dans un futur encore à vivre.

 Tandis qu'il conduisait sur cette petite route au milieu des oliviers qui le menait vers les montagnes, il était conscient qu'à un certain point, il allait trouver un vieux panneau rouillé plein de trous sur lequel était écrit : Monastiri. Et qu'il allait le suivre; maintenant, tout était clair."

 

ANTONIO  TABUCCHI   (Contretemps)         [Le temps vieillit vite]

17:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

19/04/2011

On s'adaptait au chaos

"Logiquement, un étranger qui n'a pas vécu cette époque, doit s'imaginer que dans un temps où un oeuf coûtait en Autriche autant qu'une automobile de luxe avant la guerre et plus tard en Allemagne quatre milliards de marks, ce qui aurait à peu près représenté autrefois,la valeur de toutes les maisons du Grand Berlin, les femmes échevelées couraient comme folles par les rues, que les magasins étaient déserts parce que personne ne pouvait plus rien acheter; de façon surprenante, c'est exactement le contraire qui se produisit. La volonté d'assurer la continuité de la vie était plus forte  que l'instabilité de la monnaie. En plein chaos financier, la vie quotidienne se poursuivait presque sans trouble.

Justement par le fait imprévu que la valeur naguère la plus stable, se dépréciait tous les jours, les hommes en venaient à estimer d'autant plus les vraies valeurs de la vie, le travail , l'amour, l'amitié, l'art et la nature et tout le peuple vivait en pleine catastrophe avec plus d'intensité que jamais. Ce qui , avant la guerre, nous avait paru important devenait plus important encore; jamais en Autriche, nous n'avons aimé l'art davantage que durant ces années de chaos, car, voyant que l'argent nous trahissait, nous sentions que seul ce qu'il y avait en nous d'éternel était véritablement constant.

Jamais je n'oublierai par exemple une représentation à l'opéra en ces jours d'extrême détresse. on allait à tâtons par des rues à demi plongées dans l'obscurité car l'éclairage devait être réduit par suite de la pénurie de charbon, on payait sa place de galerie avec une liasse de billets de banque qui aurait autrefois suffi à louer une loge de luxe pour toute l'année. On ne retirait pas son pardessus car la salle n'était pas chauffée et l'on se serrait contre son voisin pour avoir plus chaud.  Personne ne savait s'il serait possible de poursuivre les représentations la semaine suivante, au cas où l'avilissement de la monnaie durerait encore; tout semblait doublement désespéré dans cette maison du luxe et de la surabondance impériale; les musiciens de la Philarmonique étaient à leurs pupitres, ombres grises eux aussi dans leurs vieux fracs râpés, amaigris et épuisés par toutes les privations et nous étions nous-mêmes comme des spectres dans cette maison devenue spectrale, mais le chef d'orchestre  levait sa baguette, le rideau s'écartait et c'était plus merveilleux que jamais; chaque chanteur, chaque musicien donnait toute sa mesure car tous sentaient que c'était peut-être la dernière fois  et nous écoutions de toutes nos oreilles, comme jamais auparavant car c'était peut-être la dernière fois."

STEFAN  ZWEIG      [ Le monde d'hier....Souvenirs d'un Européen ]

17:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)