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15/04/2011

Rabordaille

"en ce temps-là le temps était l'ombrelle d'une femme très belle

au corps de maïs aux cheveux de déluge

en ce temps-là la terre était insermentée

en ce temps-là le coeur du soleil n'explosait pas

( on était très loin de la prétintaille quinteuse

qu'on lui connait depuis)

en ce temps-là, les rivières se parfumaient incandescentes

en ce temps-là l'amitié était un gage

pierre d'un soleil qu'on saisissait au bond

en ce temps-là la chimère n'était pas clandestine

ce n'était pas davantage une échelle de soie contre un mur

contre le Mur

alors vint un homme qui jetait comme cauris

ses couleurs

et faisait revivre vive la flamme des palimpsestes

alors vint un homme dont la défense lisse

était un masque goli

et le verbe un poignard acéré

alors  un homme vint qui se levait contre la nuit du temps

un homme stylet

un homme scalpel

un homme qui opérait des taies

c'était un homme qui s'était longtemps tenu

entre l'hyène et le vautour

 au pied d'un baobab

un homme vint

un homme vent

un homme vantail

un homme portail

le temps n'était pas un gringo gringalet

je veux dire un homme rabordaille

                      un homme vint

un homme"

 

AIME   CESAIRE    [ Cent poèmes d'Aimé Césaire ]

11:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

09/04/2011

Turcs ou romains, les puissants nous avilissent

"Michel-Ange est furieux, rouge de colère, il brise deux fioles d'encre et un petit miroir, envoie bouler sans ménagement le singe à l'autre bout de la pièce puis rappelle Manuel, le drogman qui, après lui avoir traduit le rouleau offert par le sultan, a cru plus sage de s'éclipser.

-Trouvez moi Mesihi, crie- t-il.

Manuel s'exécute aussitôt et revient une heure plus tard avec le poète secrétaire.

-Qu'est-ce que c'est que çà, demande l'artiste en désignant le papier, sans autre préambule, sans même  saluer celui qui aimerait tant être son ami.

C'est un cadeau du sultan, maestro. Un titre de propriété. Un immense honneur. Les étrangers sont exclus de ces bénéfices; à part toi, Michelagnolo.

Mesihi est à la fois triste et fâché du courroux de Michel-Ange. Comment ne comprend-t-il pas que ce parchemin représente un hommage exceptionnel?

-Tu me dis que je suis propriétaire d'un village dans une contrée perdue dont j'ignore tout, c'est cela,

-En Bosnie, c'est exact. Un village, les terres qui s'y rattachent et tous leurs revenus.

-C'est donc cela mes gages?

-Non, maestro, c'est un présent. Tes gages te seront versés une fois le chantier avancé.

...Turcs ou romains, les puissants nous avilissent.

Michel-Ange comprend que Bayazid le tient en son pouvoir jusqu'à ce que bon lui semble.

Il regarde Mesihi avec haine, avec une telle haine que le poète, s'il n'était pas au moins aussi orgueilleux que le sculpteur, en éclaterait en sanglots."

MATHIAS   ENARD   [ Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants ]

 

18:30 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

01/04/2011

La Perle du Monde

"Une ville ressemble à un animal. Elle possède un système nerveux, une tête, des épaules et des pieds. Chaque ville diffère de toutes les autres: il n'y en a pas deux semblables. Et une ville a des émotions d'ensemble. La façon dont une nouvelle s'y répand est un mystère bien difficile à éclaircir. On dirait qu'elle voyage plus vite que les gamins ne sont capables de courir pour l'annoncer, plus vite que les langues des femmes ne la propagent par-dessus les haies.

Bien avant que Kino, Juana et les autre pêcheurs eussent regagné la hutte, les nerfs de la ville vibraient et battaient à la nouvelle: Kino avait pêché la Perle du Monde. Avant même que les gosses éssouflés eussent pu articuler la nouvelle, leurs mères la connaissaient déjà. Elle avait passé en flèche le long des huttes pour tomber comme une vague écumante sur la ville de pierre et de ciment.

La nouvelle atteignit le docteur  pendant qu'il donnait une consultation à une femme dont la seule maladie était la vieillesse, bien que ni elle ni le docteur ne voulussent l'admettre. Et quand l'identité de Kino fut clairement établie, le docteur prit un air sévère et judicieux:"c'est un de mes clients, fit-il; je soigne son enfant pour une piqure de scorpion" et ses petits yeux virèrent dans leurs petits nids de graisse à l'évocation de Paris; il se représentait la chambre d'hotel qu'il avait habitée là-bas comme un vaste luxueux palais et conservait de la femme aux traits durs, qui avait vécu avec lui le souvenir d'une jeune fille ravissante et douce...Le docteur détourna les yeux de la vieille et se vit trônant dans un restaurant parisien, tandis qu'un sommelier débouchait une bouteille de vin devant lui....

C'est merveilleux de voir combien une petite ville est consciente. Si un homme, une femme, un enfant ou un bébé agit et se conduit selon les règles établies, n'enfreint aucune loi, ne diffère de personne, ne risque aucune tentative, ne tombe pas malade, et ne vient troubler en rien le confort, la paix morale ou le cours tranquille des jours de la ville, alors cet élément peut disparaitre sans qu'on se soucie jamais de lui. Mais qu'un être sorte de la norme des pensées ou des habitudes rituelles et aussitôt le nerfs de tous les citadins vibrent, un courant s'établit le long des fibres nerveuses de la ville. Et chacune des unités communique avec l'ensemble."

JOHN   STEINBECK   [  La perle  ]

 

16:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)