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26/03/2011

Fais ce que voudras

"Comment étaient réglés les Thélémites à leur manière de vivre.

Toute leur vie était employée non par loi, statuts ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levaient du lit quand bon leur semblait: buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les perforçait ni à boire ni à manger, ni à faire chose  autre quelconque. Ainsi l' avait établi Gargantua; en leur règle n'était que cette clause. Fais ce que voudras. Parce que gens libres, bien nés, bien instruits conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct, et aiguillon,qui toujours les pousse à faits vertueux, et retire de vice, lequel ils nommaient honneur. Iceux quand par vile sujétion et contrainte sont déprimés et asservis, détournent la noble affection par laquelle à vertu franchement tendaient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude. Car nous entreprenons toujours choses défendues et convoitons ce qui nous est dénié.

Par cette liberté entrèrent en louable émulation de faire tous  ce qu'à un seul voyaient plaire.

Si quelqu'un ou quelqu'une disait "buvons", tous buvaient. Si disait "jouons" tous jouaient. Si disait "allons à l'ébat aux champs", tous y allaient. Si c'était pour voler ou chasser, les dames montées sur belles haquenées avec leur palefroi gourrier, sur le poing mignonnement engantelé portaient chacune, ou un épervier, ou un laneret, ou un émerillon; les hommes portaient les autres oiseaux.

Tant noblement étaient appris, qu'il n'était entre eux celui, ni celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler de cinq ou six langages...

Jamais ne furent vus chevaliers tant preux, tant galants, tant dextres à pied, et à cheval, plus verts, mieux remuants, mieux maniant tous batons que là étaient.

Jamais ne furent vues dames tant propres, tant mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l'aiguille, à tout acte mulièbres, honnête et libre, que là étaient."

 

FRANCOIS  RABELAIS   [ Gargantua ]

 

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18/03/2011

Exercice de gare

"Veuillez nous excuser pour cet" "ce TGV comporte un" "nous vous remercions de" "en raison d'une" " en provenance de Bordeaux St Jean" "monsieur Monéro" "train Intercités n° 2460" " Flers, Vire, Villedieu-les-Poêles et". La voix féminine exaspérée dispensatrice de nouvelles jamais bien fameuses, au mieux neutres, juste des informations ,ne répètera pas, du moins pas de sitôt. Alors, consulter ses voisins, et recoller d'autres bribes attrapées au vol par d'autres oreilles. Exercice de gare : calculez la probabilité que la voix mécanique coupée-copiée-collée de la gare se mette à chanter : "La voix humaine" de Francis Poulenc, un soir à l'heure à laquelle à l'Opéra le rideau se lève, suite à une incivilité facétieuse....

Une sous-espèce remarquable des voyageurs du Paris-Granville, au départ des voies border-line, le long du grillage bleu, est composé, en saison thermale, des curistes en partance pour Bagnoles-de-l'Orne où ils vont soigner une maladie veineuse à l'origine de disgracieux chapelets  en relief bleuté, sur leurs membres inférieurs, cachés sous des pantalons ou des bas épais. "A Bagnoles, à bas la varice": c'était de l'humour de cartes postales sur tourniquet, à côté d'une autre astuce locale, celle du célèbre "trou normand" et la carte était trouée. Plus de femmes que d'hommes parmi les voyageurs curistes. Plus de femmes d'âge certain que de jeunettes. Lourds sous-entendus des chauffeurs de taxis qui attendaient leurs maris au train de 20h30 le vendredi soir, dit par eux le "train des cocus", à l'époque où la gare de la station thermale recevait encore quotidiennement des attelages composés d'une locomotive et de deux wagons. C'est du passé... jusqu'en 1994, les deux derniers wagons des trains se décrochaient à Briouze et poursuivaient seuls sur voie unique, après une somptueuse manoeuvre-"la manoeuvre"- spectacle de retournement ferroviaire que ses aficionados descendaient observer du quai. C'est quand les deux wagons s'engageaient, griffés par les branches, au coeur de la forêt d'Andaines que les distraits qui voulaient continuer vers Granville sans avoir pris garde au décrochage caudal entraient en transes."

 

MARTINE  SONNET   [ Montparnasse monde ] 

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12/03/2011

J'ai trop vécu

"Mon fils, Grant, mort dans un accident de voiture à soixante-cinq ans. Ma fille Liberty morte à son tour d'un cancer à soixante-dix ans. j'ai bien vu dans le regard de ceux qui m'entouraient aux obsèques-et ils n'étaient pas nombreux, deux trois voisins à peine et le prêtre-, que personne ne parvenait à me plaindre vraiment, car mes enfants avaient vécu une longue vie. Oui,mais pour moi, vieille négresse aux seins de mère flétris, c'étaient encore mes enfants et ils devaient durer. Il ne me reste que ma vieille carcasse et mes os de nègre maintenant. A quoi puis-je rester fidèle? Il n'y a que cela qui fasse tenir le monde debout, la fidélité des hommes à ce qu'ils ont choisi. Je voulais être un roc mais il ne me reste que des souvenirs. je veux être fidèle à Marley, par-dessus soixante-dix années de solitude et tant pis si nous n'avons vécu ensemble que quatre petites années, tant pis si j'étais une gamine aux seins fermes et aux jambes galbées , je suis fidèle à Marley parce que cela seul éclaire la solitude des années que j'ai passées à veiller sur mes enfants avec ma rage et mes griffes et pourquoi l'ai-je fait au fond si c'était juste pour nourrir la mort? Je suis fidèle à Marley et j'irai mourir dans le bayou où ils l'ont noyé; il n'y a que cela qui ait un sens; puisque personne n'est là pour me fermer les yeux, je les garderai ouverts, et les poissons viendront se réfugier dans ma chevelure; la vieille Joséphine, négresse par principe depuis presque cent ans, flottera dans les mêmes eaux que son homme et une chose au moins, ici-bas sera à sa place."

 

LAURENT  GAUDE        [ Ouragan ]

14:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)