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31/01/2011

Téhéran 15 mars 1926

"Aujourd'hui se trouvant être l'anniversaire du Shah(bien que la rumeur prétende qu'il ne connait ni le jour de sa naissance ni son âge, étant de basse extraction), le ministère des Affaires étrangères a donné hier soir un diner en son honneur. Donc, à 18h15, une immense automobile jaune vient se ranger devant notre porte. Harold en uniforme à broderies d'or, une petite épée entre les jambes; Vita moqueuse mais parée d'émeraudes; l'escorte en écarlate et blanc( le ministre en tient pour l'épate, il pense que çà impressionne les Persans). Les sentinelles présentent les armes; les bottes des sentinelles sont toutes boueuses; à peu près tout ici est vraiment de la pacotille. Soixante-dix personnes à table; la porcelaine n'est pas assortie; il en manque trop pour que çà suffise aux besoins. Les ministres Persans ont revêtu leurs habits d'apparat: de vieilles robes de chambre crasseuses en cachemir, avec des chemises de soirée sans col; le diner froid; j'échappe au sort peu enviable de me trouver entre deux Persans incapables de parler en autre chose que leur propre langue; à la place, j'ai Sir Percy, qui est aimable, et le ministre belge qui me raconte des histoires sur l'empereur de Corée...La cérémonie va être le théatre d'un incident regrettable : toutes les assiettes sales ont été entassées sous le siège de Sir Percy; tous les couteaux et fourchettes sales sous le mien, de telle sorte que , lorsque nous nous levons et repoussons en arrière nos chaises, il y a un fracas retentissant de vaisselle entrechoquée....Telle est la vie diplomatique."

Ta V.

VITA SACKVILLE- WEST      VIRGINIA WOOLF   [ Correspondance   1923-1941 ]

14:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

26/11/2010

Nous serons revenus au temps des serfs

"Si ce gars-là travaille pour trente cents, moi, je marche à vingt-cinq.

Il accepte vingt-cinq? Je le fais pour vingt.

Attendez, c'est que j'ai faim, moi; Je travaille pour quinze cents, ; si vous voyiez les gosses, dans quel état ils sont, ils ont des espèces de clous qui leur poussent, à peine s'ils peuvent remuer, leur ai donné des fruits tombés et maintenant, ils ont le ventre enflé; prenez moi, je travaillerai pour un morceau de viande.

Bonne affaire, les salaires baissaient , les grands propriétaires se frottaient les mains et envoyaient de nouveaux paquets de prospectus pour faire venir encore plus de monde; les salaires baissaient sans faire tomber les prix.

D'ici peu, nous serons revenus au temps des serfs.

Là-dessus, les grands propriétaires et les sociétés foncières eurent une idée de génie; un grand propriétaire achetait une fabrique de conserves et dès que les poires et les pêches étaient mûres, il faisait baisser les cours en dessous du prix de revient; en qualité de fabricant, il se vendait à lui-même les fruits au cours le plus bas et prenait son bénéfice sur la vente ds fruits en conserve; mais les petits fermiers qui n'avaient pas de fabriques perdaient leurs fermes au profit des grands propriétaires, des banques et des sociétés propriétaires de fabriques, les fermes se raréfiaient de plus en plus; les petits fermiers allaient habiter la ville le temps d'épuiser leur crédit et de devenir une charge pour leurs amis et leurs parents; finalement, ils échouaient eux-aussi sur la grand-route où ils venaient grossir les rangs des assoiffés du travail, des forcenés prêts à tuer pour du travail.

Les vergers regorgeaient de fruits et les routes étaient pleines d'affamés; les granges regorgeaient de produits et les enfants devenaient rachitiques, leur peau se couvrait de pustules, les grandes compagnies ne savaient pas que le fil est mince  qui sépare la faim de la colère."

JOHN STEINBECK     [ Les raisins de la colère ]

 

17:41 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

14/11/2010

Impropre à vivre

"Vieil homme donc, pour ainsi dire goyesque, dont l'acharnée coquetterie ne se bornait pas à l'entretien de sa chevelure mais tenait aussi à son habillement, ce pyjama en velours frappé d'un rouge théatral sur lequel , avec l'aide de l'infirmière, il endossait l'élégante robe de chambre bleu marine avant de se trainer à pas lents jusqu'au cabinet de toilette commun, où je trouvais ensuite avec dégoût (quoique ou peut-être parce que) soigneusement rangés, peigne, brosse à dents et à ongles, gluante savonnette rose et deux de ces serviettes-éponge que l'on trouve sur les marchés en plein air décorées de fruits, de fleurs et de feuilles dans une fade symphonie d'orangés, de verts et d'une couleur qui n'était pas le rose mais comme un vieillissement, une sorte de sénilité du rouge.Mais ce qui impressionnait plus que tout, plus que le dégoût de son savon, de son peigne,de sa brosse à dents et des évanescentes couleurs moisies restées comme imprégnées de leur contact avec ce corps que la vieillesse, l'usure avaient pour ainsi dire non pas tellement amaigri que rendu impropre à vivre, c'était la manière dont se manifestait cette obstination à prétendre contre toute raison et aurait-on pu dire contre toute décence, à la durée, économisant ses gestes et ses mouvements d'une façon qui avait quelque chose de terrifiant, tout geste, tout mouvement semblant comme leur caricature, non qu'il trébuchât ou manquât de tomber ou calculât mal ses gestes; tout au contraire, ceux-ci participaient d'une attentive économie(pour ne pas dire avarice) de ses forces, mais il les conduisait, il n'y a pas d'autre mot,  avec une lenteur telle que ses déplacements, ses moindres actions, en prenaient quelque chose d'hallucinant et non pas encore comme on peut le voir dans un film passé au ralenti(où les chutes elles-mêmes, les coups ont une sorte de grâce aérienne, rebondissante et tellement irréelle que le spectateur est tout de suite averti  qu'il s'agit d'une décélération de mouvements normaux, apparaissant pour ainsi dire en apesanteur), mais au contraire d'une lourde lenteur..le moindre mouvement conduit et contrôlé pour ainsi dire dès son départ jusqu'à la fin avec une précaution minutieuse qui le faisait successivement rejeter les draps, s'asseoir sur son lit, glisser peu à peu à terre, chausser ses pantoufles, endosser sur le hideux pyjama de velours rouge la robe de chambre dont il serrait la ceinture avec une multitude de précautions où se concentraient toute sa volonté, toute toute son attention et toutes ses forces soigneusement mesurées.. chaque mouvement de son corps s'enchainant avec quelque chose qui était le contraire de la grâce qui rendait ce spectacle plus hallucinant encore, comme si depuis mon entrée au département des urgences,se déroulait devant moi une suite de manifestations bizarres de la vie depuis le burlesque ivrogne jusqu'à cette espèce d'activité pour ainsi dire démultipliée du vieillard en passant par l'énigmatique tête coupée aux cheveux blonds aussi immobile qu'une tête de cire au milieu de son as de carreau."

 

CLAUDE   SIMON    [Le tramway]

17:49 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)