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31/10/2010

Le petit théatre de Moscou

"C'est Orel qui a tiré, et dans la même seconde, la façade d'un bâtiment, cinquante mètres plus loin, vomit, à l'impact, un geyser horizontal de débris, de fumée, dans lequel passe, comme un mouvement de cape, une grande pièce de tissus clair, tenture, rideau, couvre-lit. Les morceaux n'ont pas fini de retomber que les fantassins se sont précipités dans l'édifice crevé. D'autres accroupis contre le mur d'en face, leurs armes braquées vers la façade, guettent. Un bouillon de feu jaillit d'une fenêtre, devient un nuage d'encre, qui stagne au droit du sol. L'infanterie nettoie les appartements au lance-flammes. On repart.

Ilya embraie trop brusquement. Le moteur cale. Ivan donne du front contre la coupole mais son casque amortit le choc. Il ne s'explique pas que çà ait fait ce bruit assourdissant. Lorsqu'il peut à nouveau regarder devant, il découvre que le "Petit Théatre de Moscou" s'est transformé en volcan. La tourelle arrachée est retombée à dix mètres et une furieuse flamme rouge s'élève, à la verticale, jusqu'à hauteur des toits -les gargousses qui brûlent. "Orel" est immobilisé un peu plus loin, intact, apparemment, quoique le souffle ait dû le secouer, avec ses occupants. Ivan, les yeux sur la colonne de feu, répète: "Mon Dieu, mon Dieu." Il devrait donner l'ordre au conducteur de venir se placer près d'"Orel" et répète: "mon Dieu."

PIERRE  BERGOUNIOUX   [ Le baiser de sorcière ]

13:49 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

25/09/2010

Pourquoi les vieillards devraient-ils être sages?

"On a vu des garçons prometteurs

Qui s'y entendaient à la pêche au lancer

Donner pour finir des journalistes ivrognes;

Une fille qui savait tout Dante par coeur dans sa jeunesse

Ne vivre que pour donner des enfants à un crétin;

Une Hélène aux rêves de réformes sociales

Grimper sur une fourgonnette pour brailler.

Certains pensent que de toute évidence la fortune

Laisse mourir de faim les bons et avantage les méchants,

Et que s'ils pouvaient suivre l'histoire de leurs voisins

Sur un écran en pleine lumière

Ils ne trouveraient pas un seul exemple

D'esprit dont le bonheur n'ait été brisé,

Pas une seule fin digne de ce que furent les débuts.

Les jeunes gens ne savent rien de cette règle,

Les vieillards observateurs la connaissent bien;

Et quand ils savent ce qu'il y a dans les vieux livres,

Et que l'on ne peut avoir mieux,

Ils savent pourquoi un vieil homme ne devrait jamais être sage."

WILLIAM  BUTLER  YEATS   [Derniers poèmes]

 

11:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

17/09/2010

Mon délai de désistement

"Mon cher Christophe Casanove, je ne t'écrirai pas de nouveau, mais c'est à toi que je m'adresse in petto, comme on parle seul parfois, bien avant de devenir fou, entrainé par le pas d'une promenade, un air chantonné et, sans qu'on y prenne garde, une phrase que l'on croit seulement pensée dans la pudeur du silence passe le détroit des lèvres et s'échappe dans un murmure. Un passant se retourne. Ou seul en auto au feu rouge, en se grattant le nez ou se tordant le cou pour taquiner un bouton de fièvre dans le rétroviseur, ou dans la monotonie d'une autoroute, plusieurs répliques se suivent, on anticipe une conversation qui n'aura jamais lieu, en tous cas pas en ces termes qui nous donnent le beau rôle. Christophe, j'ignore la durée de ce que tu appelles" mon délai de désistement", voilà de nombreuses semaines que je t'ai proposé une rencontre, tu m'as promis de me téléphoner pour prendre rendez-vous. Je n'accorde pas autant d'importane que toi à ces retrouvailles, je les souhaite avec nostalgie et sans mélancolie, je n'ai pas l'inquiètude de savoir"combien sera rude le combat dans lequel notre complicité émoussée affrontera notre désenchantement", ces mots ne me concernent pas, pas de combat, pas d'affrontement, pas de désenchantement. Rien ne dit que la complicité dont tu parles est émoussée, il est ainsi des partitions qui avaient glissé derrière le piano, en poussière, jaunies, fripées, disparues, jamais jouées et qui, remontant des limbes un soir de ménage ou de déménagement, posées sans y croire sur le lutrin, retrouvent sous les doigts du pianiste la fluidité d'un air sifflé la veille, comme si on ne l'avait jamais oublié."

JEAN-BAPTISTE  HARANG     [Nos coeurs vaillants]

14:26 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)