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12/09/2010

Des gens qui ne pensent pas bien

"Elle s'interrompit et fit un salut fort sec à l'institutrice de la laïque qui venait d'entrer: c'était une femme qui n'allait pas à la messe et qui avait fait enterrer son mari civilement; ses élèves ajoutaient même qu'elle n'avait pas été baptisée, ce qui semblait moins scandaleux qu'invraisemblable comme si on eût dit d'une créature huùmaine qu'elle était née avec une queue de poisson. La conduite de cette personne étant irréprochable, la vicomtesse la haïssait d'autant plus, car, expliquait-on au vicomte, si elle buvait ou si elle avait des amants, on pourrait l'expliquer par le manque de religion, mais" songez, Amaury, à la confusion qui peut se faire dans l'esprit du peuple lorsqu'ils voient la vertu pratiquée par des gens qui ne pensent pas bien".

La présence de l'institutrice étant odieuse à la vicomtesse, cette dernière fit passer en quelque sorte dans sa voix un peu de la chaleur passionnée que la vue d'un ennemi nous verse au coeur et ce fut avec une véritable éloquence qu'elle continua:

Mais les prières, les larmes ne suffisent pas; je ne le dis pas seulement pour vous; je le dis pour vos mères. Il nous faut pratiquer la charité. Or, que vois-je, personne ne pratique la charité, personne ne s'oublie pour les autres; ce n'est pas de l'argent que je vous demande, l'argent, hélas ne peut plus grand-chose à présent, dit la vicomtesse avec un soupir en se rappelant qu'elle avait payé huit cent cinquante francs les souliers qu'elle avait aux pieds (heureusement le vicomte était le maire de la commune et elle avait des bons de chaussures quand elle voulait). Non, ce n'est pas de l'argent mais des denrées dont la campagne est si riche et dont je voudrais garnir les colis de nos prisonniers; j'accepte tous les dons et je les centralise.

La femme du notaire, une personne moustachue aux traits durs, fit d'un ton aigre: ce n'est pas le désir de gâter nos chers prisonniers qui nous manque. ; nous n'avons pas de vastes domaines comme vous, madame la vicomtesse, , nous avons la plus grand mal à nous nourrir nous-mêmes, les oeufs se vendent deux francs pièce et sont introuvables.Nous ne tuons pas de cochon, nous,  nous n'avons pas de jambons, de quartiers de lard,  et de saucissons qui sèchent et qu'on préfère voir manger aux vers plutôt que de les céder aux malheureux des villes.

Mesdames, dominez vous, nous sommes ruinés, nous n'avons qu'une seule consolation, notre cher Maréchal et vous parlez d'oeufs, de lait et de cochon! Qu'importe la nourriture, tout cela est vulgaire!"

IRENE   NEMIROVSKY    [ Suite française ] 

18:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

04/09/2010

Elle était libre, après tout.

"Manon ne cessait de pleurer et de réclamer sa mère; elle hurlait et s'étouffait, passait d'une crise de larmes à une crise d'asthme et refusait d'aller à l'école. Quant à Clément, il n'ouvrait pas la bouche et ne répondait plus à mes questions que par des hochements de tête absents et indéchiffrables.

J'avais eu un mal de chien à convaincre mon beau-père, il ne voyait pas la nécessité de s'arracher à son appartement, à la mer et au soleil de St Raphaël, qu'il contemplait de sa terrasse, un Stetson ivoire vissé sur le crâne et un verre de gin à la main. Il vivait là-bas une retraite imbécile et paisible, tanné comme un vieux crocodile, une vie de célibataire en peignoir avec vue sur le bleu intense, sorties à la voile, cigares et parties de bridge, pétanque à l'ombre des palmiers, cocktails au bras de tropéziennes tirées à craquer, dans des cafés aux devantures éclairées de néons roses...Ce type m'avait toujours regardé de travers, il ne m'avait jamais aimé ni accordé la moindre confiance et le départ de Sarah n'arrangeait rien;il m'observait d'un oeil torve et se demandait à voix haute ce que j'avais bien pu lui faire pour qu'elle s'en aille ainsi sans prendre aucune affaire , ni vêtements ni brosse à dents; quittant un bref instant l'écran des yeux, il m'avait interrogé d'un mouvement de tête; je m'étais contenté de lui répéter ce que m'avait dit l'inspecteur et lui de hausser les épaules. A ce qu'il lui semblait, ce type avait sûrement raison,il paraissait connaitre son affaire et plein de bon sens. Lui-même n'avait d'ailleurs jamais pensé autre chose et ne comprenait pas qu'on se mette, les enfants et moi, dans des états pareils, elle était libre, après tout et il suffisait de partager notre vie un jour ou deux pour comprendre qu'elle ait choisi de prendre l'air. Sur ce, il avait enfourné dans sa bouche une énorme poignée de maïs soufflé, s'était recalé dans le canapé et replongé en baillant dans l'intrigue de sa série policière. Je l'avais congédié le soir même en me maudissant de m'être adressé à lui. Qu'est-ce qui m'avait pris? Sarah elle-même le prenait pour un con doublé d'un égoïste. Le ledemain, j'étais allé voir un médecin et je n'avais pas eu à le convaincre de quoi que ce soit, mes yeux rougis, ma tension nerveuse et les larmes que je n'avais pas su retenir en lui exposant mon cas, tout plaidait en ma faveur . Il m'avait délivré un arrêt de travail."

OLIVIER  ADAM   [Des vents contraires]

14:25 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

17/08/2010

Des festins de paroles

"Ce sera à la fortune du pot.

Cette fortune-là, d'une minceur squelettique en Angleterre, prend en France les formes les plus généreuses. Elle éclaire même tout le problème: car on comprend, lorsqu'on voit les Français vous recevoir à la fortune du pot, en mettant les petits plats dans les grands pourquoi cette improvisation doit être préparée de longue date; jamais une maitresse de maison ne parviendrait chez nous à ce résultat sans un travail de plusieurs mois. Toute la question est de savoir s'il vaut mieux être invité tout de suite par des Anglais ou attendre six mois pour être prié ensuite par des Français..

Il ne suffit pas que la fortuine du pot soit pantagruélique; on vous met sans cesse l'eau à la bouche avec des plats qui n'apparaissent pas sur la table. Au moment où, dégagé des obligations du savoir-vivre britannique, j'ose parler de ce que je mange et et m'extasie devant un gigot de pré-salé,  M. Taupin s'écrie:

Si vous étiez venu il y a trois semaines, on vous aurait fait goûter un de ces faisans, mais un de ces faisans!...

Les Français ont une telle façon gourmande d'évoquer la bonne chère qu'elle leur permet  de faire entre les repas des festins de paroles. C'est un incomparable plaisir pour un étranger d'en être le contemplatif convive.....

Pourtant, c'était du gigot, succulent, je dois dire.Pourtant avec ces gens-là, on a vite la papille étourdie; quand un pays possède tant de bonnes choses, il ne devrait pas y avoir d'époque pour chacune. Seule une mémoire d'autochtone peut permettre de savoir sur le bout de la langue ce calendrier gastronomique. Je l'ai compris dès mon premier voyage dans ce pays; lorsque j'arrivai à Castelnaudary:" Vous venez un peu tard pour mes petits foies frais, me dit le père Piquemolles, mais je peux vous faire goûter un bon petit cassoulet avec un confit d'oie que vous m'en direz des nouvelles...IL se mange pas, il se tète!"

PIERRE  DANINOS  [ Les carnets du major Thompson ]

 

08:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)