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26/06/2010

On sent autrement la couleur

"Je t'écris de Saintes Maries au bord de la Méditerranée enfin. La méditerranée a une couleur comme les maquereaux, c'est à dire changeante, on ne sait pas toujours si c'est vert ou violet, on ne sait pas toujours si c'est bleu, car la seconde après, le reflet changeant a pris une teinte noire ou grise.

Je me suis promené une nuit au bord de la mer sur la plage déserte. c'était pas gai mais pas non plus triste, c'était beau. Le ciel d'un bleu profond était tacheté  de nuages d'un bleu plus profond que le bleu fondamental d'un cobalt intense,  et d'autres d'un bleu plus clair comme la blancheur bleue des voies lactées; dans le fond bleu, les étoiles scintillaient claires: opales, émeraudes,  lapis,  rubis , saphirs.

La plage d'un ton violacé et roux pâle avec des buissons sur la dune, de cinq mètres de haut la dune,des buissons bleu de Prusse.

Maintenant que j'ai vu la mer ici, je ressens tout à fait l'importance qu'il y a de rester dans le Midi et de sentir qu'il faut encore outrer la couleur davantage; l'Afrique pas loin de soi. Au moment de partir le matin fort de bonne heure, j'ai fait le dessin des bateaux et j'en ai le tableau en train; c'était avant que les bateaux ne fichent le camp, je l'avais observé tous les autres matins mais comme ils partent très de bonne heure, n'avais pas eu le temps de le faire.

Pour ce qui est de rester dans la Midi, même si c'est plus cher, voyons: on aime la peinture japonaise, on en a subi l'influence, tous les impressionnistes ont çà en commun, et on n'irait pas au Japon, ; je crois donc qu'encore après tout l'avenir de l'art nouveau est dans le Midi;seulement, c'est lmauvaise politique d'y rester seul, lorsque deux ou trois pourraient s'aider à vivre de peu.

Je voudrais que tu passes quelques temps ici, tu sentirais la chose, la vue change, on voit avec un oeil plus japonais, on sent autrement la couleur."

VINCENT VAN GOGH   [Lettres à son frère Théo ]

14:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

12/06/2010

A propos de femmes, Doc

"-Sa santé laisse à désirer.

-Dommage, dit Mack. Qu'est-ce qu'elle a ?

-Quelque chose d'obscur et d'indéfinissable.

-Quand on a autant de pognon....

-Qu'est-ce que tu veux dire?

-C'est un truc classique. Supposez une femme qui est mariée à un gars qui se fait vingt-cinq dollars la semaine. Elle résisterait à un coup de hache sur la tête. Elle a des mômes, elle fait la vaisselle et le ménage. Le pire qui puisse lui arriver c'est d'être un peu fatiguée. Mais supposez que le gars soit augmenté et passe à 75 dollars la semaine, elle commencera à avoir des vapeurs et à se taper des vitamines.

-C'est une façon nouvelle de concevoir la médecine, dit Doc.

-Pas tellement nouvelle, supposez que le mari passe à cent dollars, la même bonne femme se mettra à lire le Times et elle aura la maladie à la mode avant même de l'avoir lue dans le journal.Maintenant, le truc à la mode, c'est l'allergie. Dans le temps, çà s'appelait le rhume des foins, çà faisait éternuer.Le gars qui a inventé l'allergie, il aurait dû la faire breveter. L'allergie, c'est de tomber malade devant quelque chose qu'on n'a pas envie de faire. J'ai connu des femmes; elles étaient allergiques à l'eau de vaisselle. Regardez autour de vous, montrez moi une femme en bonne santé dont le mari gagne de l'argent.

- Tu crois que c'est ce qui est arrivé à mon amie?

-Pas du tout, elle , c'est beaucoup plus fort, il faut qu'elle se trouve quelque chose que personne ne connait; il faut que les docteurs soient perplexes, qu'ils tournent autour d'elle. Moi, je pourrais soigner les femmes riches; d'abord, j'engagerais un assistant sourd et muet. Son boulot consisterait à prendre l'air inquiet, ensuite je m'achèterais une bouteille de sels d''Epsom. J'en remplirais des tas de petits flacons et j'appellerais çà de la poussière de lune; çà couterais trente dollars la petite cuillère  et on ne pourrait se la procurer que chez moi; puis j'inventerais une machine où on attache la femme; c'est tout chromé et y-a plein de lumières qui changent de couleurs toutes les minutes; çà coûte à la femme douze dollars toutes les demi-heures et çà lui fait faire les mêmes mouvements que si elle lavait son linge. Et comment je la guérirais! Et je m'engraisserais en même temps; évidemment, elle retomberait malade aussi sec mais j'aurais un autre médicament..."

JOHN  STEINBECK    [ Tendre jeudi ]

 

12:11 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

08/06/2010

Ode à mon stylo

"Chère Kitty,

Mon stylo a toujours été pour moi uns chose très précieuse; je l'ai beaucoup apprécié, surtout à cause de sa grosse plume, car je ne puis écrire convenablement qu'avec un stylo à grosse plume.

Je l'ai reçu lorsque j'avais neuf ans. Il est arrivé, enveloppé d'ouate dans un petit colis postal avec la mention :échantillon sans valeur; il venait d'Aix-la-Chapelle, d'où me l'envoyait Grand-mère, ma bonne fée; tandis que le vent de février faisait rage, j'étais au lit avec la grippe. Le glorieux stylo, blotti dans son étui de cuir rouge, faisait l'admiration de toutes mes amies..

A l'âge de dix ans, on me permit de l'emporter à l'école et l'institutrice consentit à ce que je m'en serve....

A treize ans, le stylo m'a suivie à l'annexe où depuis lors, il a galopé comme un pur sang sur mon journal et sur mes cahiers.

Vendredi après-midi, après cinq heures, je sortis de ma chambrette pour continuer à travailler chez mes parents. Aussitôt installée à la table, je fus bousculée sans trop de douceur par Margot et Père. Abandonnant mon stylo sur la table, j'ai utilisé le tout petit coin qu'ils voulaient bien me laisser pour trier et frotter les haricots, c'est à dire éliminer les moisis et nettoyer les bons.

A six heures moins le quart, j'ai ramassé tous les déchets et je les ai jetés. Le poêle, qui les derniers temps ne tirait plus, cracha une flamme énorme, il marchait bien maintenant;je me préparai à poursuivre mon oeuvre épistolaire, mais mon stylo était introuvable, je cherchai, Margot chercha; peine perdue, mon trésor avait disparu sans laisser de traces;"peut-être est-il tombé dans le poêle avec les haricots, suggéra Margot.

Eh quoi encore, mais non, voyons! répondis-je.

Le soir, je me mis à croire comme tout le monde qu'il avait été brulé.

La triste supposition est devenue vérité le lendemain matin, lorsque Père retira des cendres l'agrafe du stylo....

Il me reste uns consolation, aussi minime soit-elle, mon stylo a été incinéré et non enterré; j'en espère autant pour moi.

A toi,

Anne   "

JOURNAL de ANNE FRANK   [ Jeudi 11 novembre 1943 ]

10:46 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)