2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05/03/2010

Je suis devenue invisible

"Marilou et son homme habitent Caen: ils ont mis presque une heure avec leurs gilets fluorescents et leur tout petit scooter à lutter contre les bourrasques pour parcourir les quinze kilomètres de route. Sans nous connaitre davantage, nous nous jetons dans les bras l'une de l'autre. Oui, nous ferons du covoiturage ensemble, comme Jeff nous l'a recommandé. Oui, je passerai la chercher tous les jours chez elle. Oui, nous avons l'impression d'être sauvées parce que chacune vient d'apercevoir dans les yeux de l'autre la même inquiètude à l'idée de plonger dans le monde féroce du ferry; de son côté, l'exaltation flanche un peu quand elle me demande où je suis garée; Son regard tombe sur le Tracteur, encore fumant et tremblant de sa course, solitaire sur le parking...Marilou n'a ni permis ni voiture, mais on la croirait élevée pour survivre sur un parking d'hypermarché.De loin et à l'oreille, elle reconnait plus facilement une voiture que n'importe quel être humain.Elle est capable de réciter les marques et les prix de tous les concessionnaires de la ville, sait déjà l'auto qu'elle achètera, et avec quelles options, quand elle aura des sous c'est à dire très bientôt.En tous cas, elle sera neuve, c'est sûr.

Nous sommes cinq nouveaux embauchés ce jour-là à l'embarcadère. Le autres employés arrivent un à un sur le quai,une qarantaine, peut-être, des filles surtout, quelques hommes aussi. Personne n'a assez dormi, chacun garde le nez dans son reste de sommeil, le visage sans couleurs et encore froissé de la nuit, les cheveux alourdis. Peu de mots même pour demander une cigarette, quand l'un sort un paquet, les regards quêtent, les mains se tendent, des hochements de tête miment un merci,parfois un reniflement. Les gestes ressemblent à des frissons, tremblants et raides, tendus contre l'humidité qu'on sent prête à se faufiler, entre les couches de vêtements, à chaque mouvement, comme des doigts glacés jusqu'à la peau tiède.

Sur la passerelle, serrées contre la rambarde, nous attendons que les passagers descendent pour investir les lieux. Bientôt , je ne ferai plus attention à eux , happée bien plus sûrement par le monde qui va devenir le mien. Mais c'st mon premier jour et je ne peux m'empêcher de dévisager tous ces gens avec leurs valises, à qui je lance consciencieusement des "bienvenue" retentissants. Personne ne répond. Parfois, l'un d'eux me regarde aussi étonné que si le paquet de cordages enroulé sur le pont lui avait adressé la parole.Je suis devenue invisible."

FLORENCE AUBENAS     [Le quai de Ouistreham]

 

18:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

26/02/2010

Vivre ensemble

"L'homme est un animal sociable qui déteste ses semblables. Expliquez cette singularité: plus il vit rapproché d'un sot être pareil à lui, plus il semble vouloir de mal à cet être malheureux: le ménage et ses douceurs. Les amis voyageant ensemble, qui se supportaient quand ils se voyaient tous les huit jours, qui se regrettaient quand ils étaient éloignés, se prennent dans une haine mortelle, quand une circonstance les force à vivre longtemps face à face.

L'esprit volontaire et taquin qui nous fait nous préferer, nous et nos opinions à celles de notre voisin, ne nous permet de supporter la contradiction et l'opposition à nos fantaisies. Si vous joignez à cette humeur naturelle celle que la maladie ou les chagrins vous donnent dans une plus grande proportion, l'aversion qu'inspire une personne à qui notre sort est lié peut devenir un véritable supplice."

Journal de DELACROIX   1822-1863

16:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/02/2010

Mademoiselle

"Un enfant est généralement conservateur. Je ne supportais pas la pensée que Mademoiselle allait changer quelque chose à mes habitudes. L'ordre du temps, le mécanisme de la journée me semblaient immuables, puisque j'y étais accoutumé. Il y avait par exemple le verre de lait que Mademoiselle dans son langage un peu plus gros que nature, appelait quand elle me voyait l'avaler en toute hâte par une brûlante après-midi "ce grand bol de graisse glacée"; peut-être aussi y entrait-il de ce dégoût que l'obèse, lorsqu'il n'est pas cannibale, ressent pour une nourriture qui lui rappelle sa propre chair. Donc, je ne pus admettre la température adoucie que Mademoiselle voulait donner à ma boisson en réchauffant le verre entre ses paumes. Du reste, ses mains me déplurent tout de suite. A cet âge, nous connaissons à fond les mains des grandes personnes, grâce à notre petite taille, et parce que ces mains voltigent constamment au niveau de notre enfance, descendant des nuages supérieurs où demeurent les visages. C'est pourquoi je sus très vite ce qu'il y avait à apprendre des mains de Mademoiselle: elles étaient assez petites, laides de peau, tachées de son, un peu reluisantes aussi et froides au toucher, avec des poignets gonflés et des paillettes blanches sur les ongles.. personne jamais ne m'avait effleuré le visage, tandis que Mademoiselle eut, dès l'abord, ce geste inusité et qui me jeta dans une morne stupeur, de me tapoter câlinement la joue de sa main maladroite.

Tous ses gestes me reviennent dès que je pense à ses mains, sa manière de tailler un crayon, en tenant la pointe vers son buste immense, enveloppé de laine émeraude, vers son sein monstrueux et infécond, qui se soulevait avec le mouvement prononcé, propre à ceux pour qui la respiration est un luxe, car la pauvre dame était asthmatique et souffrait d'étouffements atroces.

VLADIMIR NABOKOV      [ Mademoiselle O ]

13:58 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)