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05/01/2010

Je t'ai tout donné

"J'ai sorti mon portefeuille africain, nos vieilles photos et je lui ai demandé si, vraiment, elle n'avait plus rien à me faire savoir sur mon père. Dans ces cas-là, je me heurtais toujours à la même chanson. Invariablement, c'était:" Ton père était très beau. Ton père était très grand. Ton père était très gentil, et je ne pourrai jamais réparer. Tu tiens donc tant que çà à me faire souffrir?" J'ai pris dans le portefeuille le ticket d'autocar au dos duquel elle m'avait écrit, il y a quelques années maintenant:" Je t'ai tout donné" et je l'ai exhibé devant la statue assise.

C'était un coupon bleu pâle, dont l'épaisseur et le format renvoyaient à une autre époque, comme toutes ces choses dont on s'étonne du volume qu'elles avaient autrefois, avant de prendre la forme diminuée qu'elles reçoivent du progrès, qu'il s'agisse des parapluies, des phonographes ou des titres de transport. Ce morceau de carton, j'étais sûr qu'il était la matière d'un souvenir éminent, peut-être cette excursion que je me plaisais d'imaginer, en examinant l'unique photo qui nous réunissait tous les trois, mon père, ma mère et moi en habits de fête, devant cet autocar aux pneus immaculés dont la calandre étincelait. La poinçonneuse avait validé la belle randonnée. Aussi avais-je noué par le petit trou qui s'y trouvait percé un lacet de cuir et ce talisman me servait de marque-page...

Tu vois comme tes gestes et tes intentions sont appréciés, lui ai-je dit. Ce billet où tu m'as dit qu'il ne te restait plus rien n'a jamais quitté mes livres ou mon portefeuille. C'est peut-être aussi à cause de cette tournure, tu n'y as pas pensé? "Je t'ai tout donné" Je crois qu'en fait, j'ai voulu y voir aussi une belle confession d'amour maternel....

Ma mère m'a contemplé de ses yeux noirs, avec une expression d'incrédulité que j'ai vu grandir très doucement jusqu'à la stupéfaction, puis elle m'a saisi le poignet, l'a serré très fort et m'a  fait entendre son rire le plus éclatant, un peu nasillard, celui qu'elle avait quand elle se moquait de ses propres sottises, et qui m'effrayait parfois. Elle riait à en pleurer."Mais voyons, qu'est-ce que tu me chantes là! Mais voyons, reprit-elle, en réprimant un hoquet, ce n'est pas à toi que j'écrivais. C'est à lui."

JEAN-LOUIS EZINE      [Les taiseux]

10:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

27/12/2009

Pourquoi cela? C'est inutile...

"Jusqu'alors il avait jugé ces êtres-là inaccessibles, uniquement crées et mis au monde pour rouler dans de belles voitures, avec cochers et valets de pied de grand style et n'accordant aux pauvres pietons que des regards indifférents. ET voilà qu'une de ces nobles créatures avait pénétré chez lui pour lui commander le portrait de sa fille et l'inviter dans son aristocratique demeure....Enfin, la grande dame et sa pâle enfant arrivèrent. Il les fit asseoir, avança la toile et se mit à peindre. La journée ensoleillée, le vif éclairage, lui permirent d'apercevoir sur son fragile modèle certains détails qui, traduits sur la toile, donneraient une grande valeur au portrait; son coeur commença même à battre légèrement quand il sentit qu'il allait exprimer ce dont nul avant lui ne s'était encore aperçu. A voir si bien rendus par son pinceau ces traits délicats, cette chair exquise, quasi diaphane, il se sentait défaillir. Il tâchait de saisir la moindre nuance, un léger reflet jaune, une tâche bleuâtre à peine visible sous les yeux et copiait déjà un petit bouton poussé sur le front, quand il entendit au-dessus de lui la voix de la maman:Eh non, voyons, pourquoi cela?, c'est inutile; il me semble qu'à certains endroits vous avez fait ...un peu jaune. Et ici, tenez, on dirait de petites taches sombres.

Le peintre voulut expliquer que précisément ces taches et ces reflets jaunes mettaient en valeur l'agréable et tendre coloris du visage.Il lui fut répondu qu'elles ne mettaient rien du tout en valeur , que c'était là une illusion de sa part.L'artiste ne trouva rien à lui répondre.Bon gré mal gré, il dut effacer ce que son pinceau avait fait naitre sur la toile; il se mit à donner machinalement au tableau cette note uniforme qui se peint de mémoire et transforme les portraits d'êtres vivants en figures froidement irréelles, semblables à des modèles de dessin....Plein de ces impressions, il écarta le portrait, alla chercher une tête de Psyché qu'il avait naguère ébauchée puis abandonnée dans un coin. C'était une figure dessinée avec art mais froide, banale et conventionnelle. Il la reprit dans le dessein d'y fixer les traits qu'il avait pu observer sur son aristocratique visiteuse .

Lise, Lise, ah que c'est ressemblant! Superbe, Superbe, quelle bonne idée vous avez eue de l'habiller d'un costume grec! Ah, quelle surprise!

Le peintre ne savait comment les tirer de cette agréable erreur. Mal à l'aise, baissant les yeux, il murmura: c'est Psyché."

 

GOGOL        [Le journal d'un fou]     Le portrait

12:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

19/12/2009

A Vichy, ce 4è juin.

"A MADAME DE GRIGNAN

Enfin, ma bonne, j'ai achevé aujourd'hui ma douche et ma suerie; je crois qu'en huit jours, il est sorti de mon pauvre corps plus de vingt pintes d'eau. Je me crois à couvert des rhumatismes pour le reste de ma vie. Mes genoux sont comme guéris; mes mains ne veulent pas encore se fermer mais pour cette lessive qu'on voulait faire de moi une bonne fois, elle sera dans la perfection.

Nous avons ici une Mme de La Barois qui bredouille d'une apoplexie: elle fait pitié mais quand on la voit, laide, point jeune , habillée du bel air, avec de petits bonnets à double carillon,  et qu'on songe , de plus, qu'après vingt-deux ans de veuvage, elle s'est amourachée de M. de La Barois qui en aimait une autre à la vue du public, à qui elle a donné tout son bien et qui n'a jamais couché qu'un quart d'heure avec elle, pCur fixer les donations et qui l'a chassée de chez lui outrageusement, on a extrèmement envie de lui cracher au nez.

On dit que Mme de Péquigny vient aussi, c'est la Sibylle Cumée; elle cherche à se guérir de soixante et seize ans, dont elle est fort incommodée; ceci devient les Petites Maisons; je mis moi même hier une rose dans la fontaine bouillante, elle y fut en bouillie en un moment; cette expérience dont j'avais ouï parler me fit plaisir, il est certain que les eaux ici sont miraculeuses.

Ma chère bonne, j'attends de vos lettres présentement avec impatience, et je cause en attendant; ne craignez jamais que j'en puisse être incommodée...."

 MADAME DE SéVIGNé    [Lettres]

15:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)