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12/10/2009

Un vrai livre

"Un vrai livre affecte à quelque degré ce que nous pensions et donc, ce que nous sommes. Il change, dans une certaine mesure, le monde qui consiste en partie, dans l'idée qu'on s'en fait, soit qu'il l'orne et l'accroisse, soit qu'il en consomme la ruine. Mais ce désastre, cette perte, si on les surmonte, peuvent être tournés à profit, se muer en richesse et en joie....Je ne sache pas de livre, lorsqu'il a compté , qui n'ait fait trembler le sol de l'existence, disloqué la vision pauvre, grossière que je prenais, avant qu'il ne l'ébranle pour la réalité."

PIERRE BERGOUNIOUX  [Un peu de bleu dans le paysage]

21:31 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

04/10/2009

Je vais à pied

"On ne peut pas connaitre un pays par la seule science géographique.On ne peut, je crois, rien connaitre par la science;c'est un instrument trop exact et trop dur.Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier pour les comprendre; la certitude géographique est semblable à la certitude anatomique. Vous savez exactement d'où le fleuve part, et où il arrive et dans quel sens il coule, mais la vraie puissance du fleuve, ce qu'il représente dans le monde, sa lumière intérieure, son charroi de reflets, sa charge sentimentale de souvenirs, ce lit magique qu'il se creuse intantanément dans notre âme, ses impondérables limons dans les océans intérieurs de la conscience des hommes, la géographie ne vous l'apprend pas plus que l'anatomie n'apprend au chirurgien le mystère des passions.Il n'y a pas de plus puissant outil d'approche et de fréquentation que la marche à pied...

Il me faut employer dans mon déplacement cette lenteur qui met un temps infini et combien de délicatesse pour passer du plateau porteur de chênaies aux alluvions lointaines de ruisseaux et des fleuves, couvertes de champs où s'épaississent les herbes bleues. Je n'apprendrais rien si je devais me heurter violemment aux harmonies que cette terre compose avec patience et certitude.Ils me font rigoler quand ils disent que je suis poète.Triste défaite de corps qui ont perdu le goût de vivre parce qu'ils ont perdu la façon.Je vais à pied; du temps que je fais un pas, la sève monte de trois pouces dans le tronc du chêne, le saxifrage du matin s'est relevé de deux lignes,le buis a changé mille fois le scintillement de toutes ses feuilles, l'alouette m'a vu et a eu le temps de se demander  ce que je suis, puis qui je suis, ;le vent m'a dépassé, est revenu autour de moi, est reparti. Du temps que je fais l'autre pas, la sève continue à monter, et le saxifrage à se relever, le buis à frémir, l'alouette sait qui je suis et se le répète à tue-tête, dans le cisaillement métallique de son bec dur; et ainsi, de pas en pas tandis que la vie est la vie et que la route ne va pas à quelque endroit mais est quelque chose."

JEAN  GIONO           [Provence]

14:08 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (6)

27/09/2009

Le lieu de l'absence de lieu

"ce que moi, Georges Perec, je suis venu questionner ici, c'est l'errance, la dispersion, la diaspora.

Ellis Island est pour moi le lieu même de l'exil,

c'est à dire

le lieu de l'absence de lieu, le non-lieu, le

nulle part.

c'est en ce sens que ces images me concernent, me

fascinent, m'impliquent,

comme si la recherche de mon identité

passait par l'appropriation de ce lieu dépotoir

où des fonctionnaires harassés baptisaient des

Américains à la pelle.

ce qui pour moi se trouve ici

ce ne sont en rien des repères, des racines ou des traces

mais le contraire:quelque chose d'informe, à la

limite du dicible,

quelque chose que je peux nommer clôture, ou scission,

ou coupure

ce qui est pour moi très intimement lié au fait d'être juif...

c'est une évidence si l'on veut, mais une évidence médiocre,

qui ne me rattache à rien

ce n'est pas un signe d'appartenance

ce n'est pas lié à une croyance,à une religion, à une pratique

à un folklore, à une langue;

 ce serait plutôt un silence, une absence, une question

une mise en question,un flottement,une inquiétude:

une certitude inquiète

quelque part, je suis étranger par rapport à quelque chose de moi-même

je ne parle pas la langue que mes parents parlèrent, je ne partage aucun des souvenirs qu'ils purent

avoir, quelque chose qui était à eux, qui faisait qu'ils étaient eux, leur histoire, leur culture, leur

espoir ne m'a pas été transmis.je n'ai pas le sentiment d'avoir oublié mais de n'avoir jamais pu apprendre."

GEORGES  PEREC     [Ellis Island ]

 

19:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)