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22/08/2009

Du point de vue des femmes

"A onze heures et demie, deux femmes arrivent ensemble. Elles laissent leurs sacs à Oshima à l'entrée et s'emparent avec une évidente mauvaise humeur de cahiers et crayons mis à la disposition du public. Elles ne lisent aucun livre, ne s'asseyent pas.....J'ai des questions à vous poser, dit l'une des deux femmes, la grande, en s'approchant de moi. Son ton sec et ferme me fait penser à un vieux pain oublié au fond d'un placard.

De quoi s'agit-il ?

Nous faisons partie d'une association chargée d'étudier les aménagements des établissement culturels public, du point de vue des femmes.Nous avons été chargées de visiter cette bibliothèque. J'irai droit au but, nous avons relevé un certain nombre de problèmes; j'aimerais en discuter avec l'administration.

Nous ne sommes pas assez importants pour avoir une administration officielle mais je serais heureux de vous répondre si cela vous convient.

Premier point, vous ne disposez pas de toilettes pour femmes; les commodités sont communes aux deux sexes, c'est exact?

En principe, même pour les établissement privés, les toilettes hommes et femmes doivent être séparées.

En principe?, répète Oshima.

Oui, des toilettes communes sont la porte ouverte à toutes sortes de harcèlement. Votre établissement est clairement négligent à l'égard de ses usagers du sexe féminin. C'est de l'omission intentionnelle.

De l'omission intentionnelle...Comme vous pouvez le constater, cette bibliothèque est toute petite et nous n'avons pas assez de place pour installer des WC séparés.Si vous voulez examiner en profondeur, le problème des toilettes communes, je vous suggérerai de vous rendre à Seattle au siège de la société BOEING et de leur poser la question au sujet des commodités de leurs avions.

Nous ne sommes pas en train de procéder à une enquête sur les transports; pourquoi parlez vous de jumbo-jet?J'aimerais soulever un autre point.Nous avons remarqué que les auteurs hommes et femmes sont classés séparément chez vous. Dans tous les classements de cet établissement, les auteurs hommes viennent avant les auteurs femmes; cette disposition va à l'encontre de l'égalité des sexes. C'est une injustice flagrante....."

HARUKI  MURAKAMI       [Kafka sur le rivage]

 

 

11:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

18/08/2009

Balzac

"Un des personnages les plus semblables aux Dieux, dans Balzac, est Leon Didas y Lora, dit Léon de Lora, dit Mistigris; qui naquit de gentilshommes catalans, décavés; qui vint tôt à Paris pour apprendre le métier de peinture; qui aima la peinture mais préféra l'argent, si bien, que quand il avait dans sa palette et son esprit de quoi être l'égal de son ami Bridau, c'est à dire Delacroix, il fit interminablement des paysages académiques dont les bourgeois ne s'emparaient que sous réserve d'en recouvrir la surface de pièces d'or; qui, sans doute davantage encore qu'à gagner de l'argent, se plût à démontrer dans sa propre personne que les arts sont une imposture, un air du temps; qui sutout avait le don de calembourdiser les proverbes,.....de traverser toute la comédie humaine sans dire d'autres paroles notables que ces calembours; à qui l'on doit: il est heureux comme un coq en plâtre, les bons comtes ont les bons habits, il est triste comme un âne en plaine, on ne trousse jamais ce qu'on cherche, il est connu comme le houblon.A qui l'on doit surtout un nonsense métaphysique vertigineux, où un Chronos arlequin bondit dans le texte: le temps est un grand maigre.

Mademoiselle Goujet, dans "une ténébreuse affaire": Elle est entièrement bonne et gaie. Elle avait eu quarante ans de très bonne heure; mais elle se rattrapait, disait-elle, en s'y tenant depuis vingt ans. Ainsi, écrit-on une vie ; la douce et bonne chair, l'ignoble étreinte du grand maigre sur cette chair et le sourire tout de même de la chair."

PIERRE  MICHON    [Trois auteurs ]

12:03 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

11/08/2009

Mon genre

"C'était vraiment un crève-coeur de s'interrompre brusquement pour enfiler une robe niaise en acétate, mais comme on peut se tromper, l'acétate imitait la soie à la perfection( sans la fragilité de la soie, disait la vendeuse), les petits plis faisaient très féminin(parfait pour les petits diners, disait la vendeuse)...

Pendant tout ce temps, la vendeuse continuait la narration de ses troubles gastriques, elle se sentait faible, partie sur le versant de la mort, alors, elle mangeait, comme une barque appareillant pour un long voyage, mais aussitôt après son ventre gonflait démesurément, et elle se mettait à souffrir, une douleur imprécise qui occupait tout le ventre tandis que là-bas, rien ne bougeait, ni gaz, ni gargouillis, juste la douleur.

J'écoutais cette histoire avec passion. J'aurais voulu être égoutier, tout petit égoutier, et descendre avec mon casque, ma lampe, et un puissant jet à eau dans les profondeurs coudées de ces intestins. Soudain, la vendeuse s'est redressée sur son siège et m'a dit, regardant la dernière robe d'un air distrait:" C'est votre genre". Puis elle s'est raffalée sur son tabouret. Il faisait chaud, étouffant, j'étais en sueur, il me semblait que j'étais dans un labyrinthe et que, à chaque carrefour, ces mêmes paroles de la vendeuse me tombaient dessus en grosses gouttes.

A cet instant, j'ai été foudroyée par une révélation, je ne savais pas laquelle de ces robes choisir, ; je ne pouvais choisir une robe,car je ne savais pas quel était mon genre; Je ne savais pas qui j'étais.

Une femme est alors apparue devant le miroir. Elle essayait une robe que l'on pouvait à peine décrire, J'y ai vu quelque chose comme le vol d'un papillon autour du corps d'un reptile; tout le monde s'est arrêté pour regarder.L'une des vendeuses a expliqué que c'était un modèle de collection, unique, qu'on ne sortait pas pour n'importe qui, et a indiqué son prix qui était extravagant.

La femme avait l'air confus. Nos regards se sont croisés, il y avait un appel à l'aide presque désespéré dans le sien. Aussitôt, j'ai eu un accès d'inspiration.

-Bien trop léger, ma chérie, ai-je dit d'un ton sans réplique; tu sais bien que les pièces du château sont impossibles à chauffer.

J'ai su que je nous avais sauvées, elle et moi avec; le mot château avait été un coup de maitre; nous sommes sorties ensemble, cette femme et moi, souverainement à l'aise."

PIERRETTE  FLEUTIAUX       [Sauvée!]

21:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4)