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03/08/2009

Elle était dans une cage

"C'était une créature douce et originale, une sorte de fée condamnée à vivre dans nos maisons, au milieu de nos meubles mais ce n'était pas son élément. J'ai toujours eu l'impression qu'elle n'appartenait pas à notre époque, ni à notre planète. On aurait dit une de ces délicates créatures transplantée d'une forêt tropicale dès sa naissance et à qui on a enseigné des tours d'adresse; vous savez ce que je veux dire, toute sa vie comme un petit singe intelligent qu'elle était, elle a fait les gestes habituels de la vie,elle m'y battait à plate couture;mais sa pauvre petite âme, son âme de fée(tous ces Irlandais sont étranges) resta enfermée en elle toute sa vie, comme emmurée en une tombe.

-Mais qu'aurait-elle fait si elle avait été libre?, balbutia Hannele.

Ne voyez vous pas qu'il n'y a rien à faire pour elle dans le monde actuel. Pensez à son langage, par exemple; elle n'aurait jamais dû parler anglais. Les Irlandais ont reçu leur langue des Anglais, ils pensent en anglais et ils se contentent de mettre l'accent Irlandais par-dessus. L'anglais n'a jamais été sa langue, il bouillonnait sur ses lèvres pour ainsi dire, c'est comme un sansonnet à qui vous avez appris à parler dès le début; il ne peut que crier ces bruits qui sont les mots et il devient incapable de chanter son propre chant; il perd son chant.

La pauvre petite passait son temps à s'arranger, à voleter, et à bavarder dans sa cage; et elle n'a jamais su qu'elle était dans une cage, pas plus que nous ne savons que nous sommes dans nos peaux à nous."

D.H. LAWRENCE      [L'homme et la poupée]

09:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

24/07/2009

"Jouez quelque chose!"

"Ne vous inquiétez pas, je vous assure. Si quelqu'un vient, vous irez vous cacher dans le garde-manger et je dirai que c'est moi qui voulait l'essayer, ce piano...

Quand j'ai posé mes doigts sur le clavier, j'ai senti qu'ils tremblaient. habitué que j'avais été à gagner ma vie en plaquant des accord, je devais donc la sauver maintenant de la même manière...Et ces doigts agités de frissons, privés d'exercice depuis deux ans et demi, raidis par le froid et la saleté, embarassés par des ongles que je n'avais pu couper depuis l'incendie qui avait failli m'emporter! Pour ne rien arranger, l'instrument se trouvait dans une pièce dont les fenêtres avaient été brisées et les réactions de sa caisse imprégnée d'humidité seraient sans doute désastreuses.

J'ai joué le nocturne en "ut" dièse mineur de Fréderic Chopin.Le son vitreux des cordes mal tendues s'est répandu dans l'appartement désert, est allé flotter sur les ruines de la villa d'en face pour revenir en échos étouffés, d'une rare mélancolie.Lorsque j'ai terminé le morceau, le silence n'en a semblé que plus oppressant, irréel.Puis, il y a eu un coup de feu en bas, ce bruit agressif, sans appel, si typiquement allemand. L'officier me regardait sans rien dire.Il a poussé un soupir avant de murmurer:

En tout cas, vous ne devez pas rester ici; je vais vous sortir de là, en dehors de Varsovie, dans un village, vous serez moins en danger.

-Non, je ne partirai pas, je ne peux pas.

 

A cette réponse, il a sursauté; il venait de comprendre pour quelle raison je me cachais  parmi ces ruines

Vous....vous êtes juif? 

Oui.

Il est resté plongé dans ses réflexions, puis une autre question lui est venue; Votre cachette, où est-elle?

Le grenier.

Nous sommes montés ensemble, il a inspecté les lieux avec un soin et une compétence qui lui ont permis de découvrir qu'à l'aplomb du faîtage,juste au-dessus de l'entrée, il y avait une soupente en planches, pratiquement impossible à discerner dans la pénombre, puis il m'a aidé à chercher une echelle pour y acceder; Une fois en sécurité je n'aurais qu'à l'enlever et la ranger près de moi.

Il m'a demandé si j'avais de quoi manger; je lui ai dit que non. Ne vous souciez pas de  cela.Je vous apporterai des vivres."

 WLADYSLAW  SZPILMAN              [Le pianiste]

14:26 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

18/07/2009

L'art de vivre

"Vous connaissez cette conception erronée et fatale affirmant que l'homme constitue une unité durable. Vous n'ignorez pas non plus que l'homme se compose en vérité de diverses âmes distinctes, d'un très grand nombre de moi.

Regardez!

D'un geste calme et adroit, il saisit mes figurines:tous les vieillards, les adolescents, les enfants et les femmes; toutes les figurines joyeuses et tristes, fortes et fragiles, agiles et pataudes. Il les plaça rapidement sur son échiquier et débuta une partie au cours de laquelle elles ne tardèrent pas à former des groupes, des familles,à jouer ensemble et à s'affronter, à devenir amies ou ennemies; à constituer un véritable univers en miniature. Pendant un moment, il fit vivre sous mes yeux ravis ce petit monde animé mais parfaitement ordonné, où l'on s'amusait et se combattait; où l'on concluait des alliances et où l'on guerroyait; où l'on se faisait la cour, où l'on se mariait, où l'on se multipliait. Il s'agissait effectivement d'un drame fourmillant  de personnages, vivant et passionnant.

Puis il passa gaiement la main sur l'échiquier, renversant progressivement toutes les pièces, qu'il mit en tas.Avec les gestes réfléchis d'un artiste exigeant, il disposa les mêmes pièces en un jeu totalement nouveau où les associations, les relations, et les interactions, apparaissaient profondément différentes.Le deuxième jeu s'apparentait au premier. c'était le même univers, constitué à partir des mêmes matériaux mais la tonalité avait été modifiée,les situations présentées d'une autre manière;ainsi, l'ingénieux constructeur fabriquait-il des jeux successifs, à partir des personnages dont chacun constituait une part de moi-même.

Voilà ce qu'on appelle l'art de vivre, vous pourrez à l'avenir continuer à votre guise de modeler et d'animer, de complexifier et d'enrichir le jeu de votre existence, il est entre vos mains."

HERMANN  HESSE        [Le loup des steppes]

09:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)