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20/01/2015

Pas envie de peindre

"Pas envie de peindre...un tableau

Je préfère être Celle

Dont la brillante incapacité

S'étale délicieusement

Et je me demande comment mes doigts se sentent

Avec leur rare et céleste mouvement

Evoque un tourment aussi doux

Un désespoir si somptueux.

 

Pas envie de bavarder , comme les Cornettes

Je préfère être Celle

Qui s'élève doucement vers les plafonds

Et sort et vole allégrement

Par les villages de l'Ether

Transformée en Ballon

Arrimée par une lèvre de Métal

Embacadère à mon Ponton.

 

Pas envie non plus d'être poète

c'est plus chic, d'avoir l'Oreille

Enamourée.. Impuissante..Satisfaite

La liberté d'admirer

Un privilège si effrayant

Que deviendrait ce Douaire

Si j'avais le don de me foudroyer

Avec des flèches de Mélodie!"

 

EMILY   DICKINSON    [  Poèmes   ]

traduits par GUY de PERNON

13:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

05/01/2015

Petit moment de vertige

" c'est Dominique Jeanningros qui m'a fait visiter mes premières communautés. J'ai découvert cet univers où le travail est central, mais avec une autre conception que celle que l'on rencontre dans les entreprises.

Je me souviens durant ces premiers mois d'avoir été victime d'un bizutage; après avoir fait le tour des ateliers , des salles de vente et du lieu de vie, on me conduisit dans la salle à manger où avaient été réunis les compagnons. le responsable de la communauté me présenta en une phrase: "Voilà Martin, qui veut devenir président de l'Union centrale des communautés Emmaüs. Je vous laisse discuter", avant de se retirer et de me laisser seul avec les compagnons.

Petit moment de vertige. J'étais face à eux,  avec mon costume gris, ma chemise impeccable, mon cartable dans lequel j'avais eu juste le temps de glisser ma cravate, dénouée avant d'arriver à la communauté. Face à moi, une bande de compagnons, clope au bec, goguenards. De quoi parler? Comment entamer une conversation? Quel ton adopter? Comment ne pas paraitre ridicule, décalé, supérieur, incompréhensible, techno, distant, ignorant, pédant? Comment accepter les blancs, les vides, et les meubler?

Je suis infiniment reconnaissant au responsable qui m'a fait vivre ce moment. Il a été décisif, une formation accélérée. Une immersion parfaite. J'ai compris que je n'avais pas d'autre choix que de parler normalement; et j'ai passé un moment formidable sous le feu des questions. "Et tu gagnes combien? Et pourquoi t'es ici? Et qu'est-ce que çà t'apporte? Et tu vas nous augmenter le pécule? Et tu as visité quelles autres communautés? et tu connais untel et untel ?"

J'ai repensé à ces moments en blouse blanche au lit des malades. ces moments où l'enjeu est simplement  de défaire un rapport de force, établi malgré vous, sans que vous y soyez pour rien, provoqué par la seule vue de vos attributs. La blouse, éventuellement la cravate qui transparait sous la blouse, le stéthoscope, la manière dont le col est relevé( ce que ne peuvent faire les agents hospitaliers et infirmières), le nombre de stylos dans la poche, le vocabulaire abscons. situation inverse des situations courantes. En théorie, il ne s'agit pas de prouver qu'on peut dominer, qu'on est à la hauteur,  mais au contraire d'établir la confiance sur une autre base.

Emmaüs n'est pas une association cultuelle;  elle se revendique comme laïque. Quand, quelques années plus tard, on allait m'interroger sur son côté confessionnel, j'aurais l'habitude de répondre:"Emmaüs est une association laïque fondée par un curé, comme le Cinquième République est une République civile, fondée par un général."

 

MARTIN    HIRSCH   [  La lettre perdue   ]

11:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

19/12/2014

Exposant comme nulle part autant notre façon de vivre

"L'agitation en tous sens qui parcourt les grandes surfaces tombe brusquement aux caisses. La file d'attente, nasse dont on ne peut pas sortir, sauf à ses risques et périls de se retrouver dans une autre bien pire, nous fige dans l'immobilité. Dans les allées de l'hyper, les gens étaient des présences qu'on croise et voit vaguement. C'est seulement aux caisses qu'ils s'individualisent.

Le passage à la caisse constitue le moment le plus chargé de tensions et d'irritations. Vis à vis de la caissière, dont on s'empresse d'évaluer la rapidité ou la lenteur. des clients qui:

 ont des caddies débordants

 n'ont pas vu l'absence de code-barres sur un article et vont devoir retourner dans un rayon pour l'échanger

 sortent un chéquier de leur sac, annonçant un rituel de gestes, détachement précautionneux du chèque, vérification de la carte d'identité, l'écriture du numéro de la carte au dos du chèque, la signature du chèque, sa remise, au revoir et merci.. qui parait intolérable, la goutte d'attente en trop.

Le temps de l'attente à la caisse,celui où nous sommes le plus proches les uns des autres. Observés et observant, écoutés, écoutant. Exposant comme nulle part autant notre façon de vivre et notre compte en banque. Nos habitudes alimentaires, nos intérêts les plus intimes. Même notre structure familiale. Les marchandises qu'on pose sur le tapis disent si l'on vit seul, en couple, avec bébé, jeunes enfants animaux.

Exposant son corps, ses gestes, sa vivacité ou sa maladresse, son souci d'autrui, en plaçant le séparateur  de caisse derrière ses courses à l'intention du client suivant, en rangeant son panier vidé au-dessus des autres.

Mais nous fichant au fond d'être exposés dans la mesure où l'on ne se connait pas. Et la plupart du temps, ne nous parlant pas. Comme s'il était saugrenu de lier conversation."

 

ANNIE  ERNAUX      [ Regarde les lumières, mon amour ]

13:59 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)