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31/05/2009

Cet Irlandais, au fond, est un Grec

"Il me semble que, tous, nous contemplons trop la nature et vivons trop peu avec elle. Je discerne une grande et saine raison dans l'attitude des Grecs. Jamais ils ne péroraient sur les soleils couchants ni ne disputaient pour décider si l'ombre sur le gazon était mauve ou non. Mais ils voyaient que la mer est pour le nageur et le sable pour les pieds du coureur. Ils aimaient les arbres pour l'ombre qu'ils projettent et la forêt pour son silence à l'heure de midi. Le vigneron couronnait de lierre ses cheveux pour intercepter les rayons du soleil quand il se penchait sur les jeunes sarments et, quant à l'artiste et à l'athlète, les deux types que la Grèce nous a donnés, ils tressaient en guirlandes les feuilles du laurier amer et du persil sauvage qui autrement n'auraient été d'aucune utilité aux hommes."

OSCAR   WILDE   [Lettres]   cité par Frédéric Ferney dans "Oscar Wilde  ou les cendres de la gloire"

11:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

24/05/2009

Ceux-là ne font rien: ils travaillent.

"Il pleure sur son empire perdu: sur le règne à Combleux, d'un enfant sur deux femmes, c'est à dire sur le monde. Car deux femmes prosternées de part et d'autre de vous, c'est le monde. Et je ne crois guère quant à moi, le connaissant un peu par ma vieille fréquentation des Onze, je ne crois pas qu'il ait souffert enfant de l' absence de son père, comme on l'a tant dit; non, le départ du père, la perte du père, ne lui fut pas une souffrance, mais un extraordinaire soulagement, une couronne inespérée; car le père était le rival, (et bien sûr, me dites vous, il y avait une autre rivalité, plus diffuse, plus ancienne, plus spectrale quoique plus visible: celle qui, en belles étendues d'eaux asservies sous le corset de pierres dures, s'allongeait sans un pli d'Orléans à Montargis, la marque scélérate de celui qui excellait dans les détours de l'hydraulique..Mais le grand-père avait la grande élégance d'être un rival mort, de  ceux qui se transforment très alchimiquement en modèles).

Le père était le seul rival notable, le vivant, celui qui parle en votre présence et n'est pas de votre avis, et ce rival éclipsé, lui, François-Elie disposa tout à loisir-enfin presque- des deux robes dont il fut l'unique objet.....

C'est donc ce jour-là peut-être que l'enfant dévalant la pente du jardin franchit les buis, traverse à toutes jambes le chemin de halage et l'élan l'emporte jusqu'en  haut de la levée où il s'arrête pile, car au-dessous, c'est l'eau, ce devrait être l'eau.. L'eau est partie, l'eau est morte. Et dans la boue du bief, dans les sables détrempés de Loire, des chevaux avec des charrettes et des bataillons de Limousins avec des hottes transportent de la boue sur le rivage, il faut curer de temps en temps...l'enfant arrêté considère tout cela avec beaucoup d'intérêt, les Limousins noirs,la boue, l'odeur noire; à peine pense-t-il encore à faire trembler les deux femmes qu'il tient à sa disposition. Les voici qui le rejoignent, qui reprennent souffle, qui rient et grondent un peu; s'il les regardait, il verrait que sa mère, elle aussi considère tout cela avec beaucoup d'intérêt, l'oeil agrandi, les narines ouvertes à l'odeur noire: grande, belle, sage et pieuse mais privée d'homme depuis le départ du poète, et les narines passionnément ouvertes à l'odeur noire. François-Elie sans la regarder demande ce que font ces gens "Ils refont  ce qu'a fait une première fois ton grand-père, ils font le canal".

Alors, l'enfant avec un grand sérieux et sur un ton d'évidence fâchée:

Ceux-là ne font rien: ils travaillent."

PIERRE   MICHON       [Les Onze]

18:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

15/05/2009

Les grandes personnes

"Si je vous ai raconté ces détails sur l'astéroïde B 612 et si je vous ai confié son numéro,c'est à cause des grandes personnes;les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous disent jamais: Quel est le son de sa voix? Quels sont les jeux qu'il préfère? E.st-ce qu'il collectionne les papillons? Elles vous demandent: quel âge a-t-il? Combien a t-il de frêres? Combien pèse-t-il? Combien gagne son père? Alors seulement, elles croient le connaitre.Si vous dites aux grandes personnes,j'ai vu une belle maison en briques roses avec des géraniums aux fenêtres,  et des colombes sur le toit..., elles ne parviennent pas à s'imaginer cette maison. Il faut leur dire: j'ai vu une maison de cent mille francs. Alors, elles s'écrient: comme c'est joli."...

ANTOINE DE SAINT- EXUPERY        [Le Petit Prince]

22:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (6)