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04/02/2009

Un obstacle invisible

"Comédien, se dit-il, et comédienne l'un envers l'autre, mais personne ne trompe l'autre pourtant. Lorsqu'il arriva chez elle le lendemain matin, le trouble, l'agitation qui émanaient de lui, son regard fuyant, durent la frapper d'emblée, car la première parole qu'elle prononça fut confuse,et, par la suite, elle ne retrouva plus l'insouciant équilibre de sa conversation. Elle jaillissait, puis retombait, il y avait des pauses et des tensions qu'il fallait chasser dans un sursaut de violence. Il y avait quelque chose entre eux, un obstacle invisible, auquel leurs questions et leurs réponses se heurtaient comme des chauves-souris à un mur. Et tous deux le sentaient, ils passaient sans arrêt d'un sujet à l'autre et finalement, dans le vertige provoqué par ces paroles prudentes qui ne menaient nulle part, la conversation s'essoufla. Il s'en aperçut à temps et prétexta, lorsqu'elle lui proposa de nouveau de rester déjeuner, un entretien urgent en ville.

Tandis qu'elle le raccompagnait, ils se lancèrent des regards anxieux. Quelque chose irritait leurs nerfs, aussi fut-ce un soulagement lorsque son manteau déjà sur les épaules, il se retrouva devant la porte.Mais, tout d'un coup, il se retourna, résolu.A vrai dire, je voulais encore te demander quelque chose avant de m'en aller, cela me ferait plaisir de revoir ma chambre, la chambre où j'ai habité deux ans...

Tu n'y retrouveras rien de changé; dans cette maison, rien ne change...

C'est exactement comme autrefois, n'est-ce pas, commença-t-elle à dire avec la ferme volonté de prononcer des mots neutres,  anodins,(et pourtant, sa voix tremblait, comme voilée).

Mais il refusa que la conversation prenne cette tournure conciliante, et serra les dents.

Oui, tout, mais soudain, une colère violente fit irruption,et, amer, il ne put réprimer ses paroles:" Tout est comme autrefois, sauf nous, sauf nous!"

STEFAN  ZWEIG      [Le voyage dans le passé]

16:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

30/01/2009

Mots d'adieu du grand-père

Le début de l'un des livres préférés de Barack Obama

"I am not ashamed of my grandparents for having been slaves. I am only ashamed of myself for having at one time been ashamed.

About eighty-five years ago, they were told that they were free, united with others in our country, and they believed it, they exulted in it.They stayed in their place, worked hard, and brought up my father to do the same. But my grandfather is the one, he was an odd old guy, and I am told I take after him. It was he who caused the trouble. On his deathbed, he called my father to him and said:Son, after I'm gone, I want you to keep up the good fight,I never told you but our life is a war and I have been a traitor all my born days, a spy in the enemy's country ever since I give up my gun back in the reconstruction. Live with your head in the lion's mouth. I want you to overcome them with yeses, undermine them with grins, agree them to death and destruction, let them swoller you till they vomit or bust wide open.Learn it to the young-uns, he whispered fiercely, then he died."

RALPH ELLISON       [Invisible man]   1952

14:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

24/01/2009

Ne rien regretter, jamais.

" Elle se souvenait qu'elle prenait des trains. Qu'il lui fallait s'en aller, se tourner vers ailleurs, où elle n'aurait plus pensée de rien, oubliant la colère et le grief et même le chagrin ...Oui, les trains qui roulaient, longeaient les campagnes et les villes, où elle n'aurait pas à descendre, le train qui longeait le monde selon la frange, l'invisible frontière d'un univers où l'on se blessait et se déchirait, si bien qu'à ces moments-là, plus rien n'existait que la sorte de paix, l'étrange, inordinaire solitude.

Ce pouvait être la mer, c'était probablement la mer où elle allait et restait quelques jours, tapie comme une bête, une fugitive, dans une de ces cabines de plage abandonnées à cette saison,, une de ces petites huttes de toile ou de bois désertées pour l'heure, où, dans l'odeur froide et rance des marées, elle s'installait avec ses châles et ses couvertures, ne redoutant ni le froid, ni le vent ni la nuit sur la mer, et quand plusieurs jours après elle revenait, on ne la voyait pas davantage, un jour, on l'apercevait dans la cour, amaigrie et ne parlant à personne, tandis qu'elle allait et venait dans ses jupes fatiguées, ouvrant et fermant les portes des armoires, et disant combien les figurines avaient séché et n'étaient plus que glaises bonnes à jeter; elle disait que rien n'avait besoin de demeurer, qu'on pouvait faire et défaire et ne rien regretter, jamais. Et bientôt, on entendait les coups de maillet et de marteau, et le bruit quand elle recommençait à travailler, et alors, ce n'était plus de grands beaux corps, ou de ces petits groupes qui avaient fait sa renommée, c'était comme autrefois, quand elle entrait à l'atelier du maitre, des mains et des pieds qu'elle modelait comme une débutante, quand le lendemain ou le soir même, elle n'entreprenait pas avec les mêmes marteaux de les détruire, cependant qu'une fois encore elle figurait le buste de Paul, plus que jamais pensant à lui, et attendant sa venue, sur une carte marquant d'une épingle,les villes où il résidait, et d'où lui parvenaient ces lettres qui disaient qu'il ne l'oubliait pas, non, il ne l'oubliait pas."

MICHELE DESBORDES     [La robe bleue ]

18:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)