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28/12/2008

A Madame de La Fontaine

"Vous n'avez jamais voulu lire d'autres voyages que ceux des Chevaliers de la Table Ronde, mais le nôtre mérite bien que vous le lisiez; Il s'y rencontrera pourtant des matières peu convenables à votre goût. C'est à moi de les assaisonner, si je puis , en telle sorte qu'elles vous plaisent et c'est à vous de louer en cela mon intention quand elle ne serait pas suivie du succès; il pourra même arriver, si vous goûtez ce récit,que vous en goûterez après de plus sérieux.Hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n'y a que les romans qui vous divertisssent; c'est un fonds bientôt épuisé. Vous avez lu tant de fois les vieux que vous les savez. Il s'en fait peu de nouveaux et parmi ce peu, tous ne sont pas bons.Considérez, je vous prie, l'utilité que ce vous serait, si, en badinant, je vous avais accoutumée à l'histoire, soit des lieux, soit des personnes; vous auriez de quoi vous desennuyer toute votre vie,pourvu que ce soit sans intention de rien retenir, moins encore de rien citer;ce n'est pas une bonne qualité pour une femme d'être savante, et c'en est une très mauvaise d'affecter de paraitre telle."

Jean de La Fontaine   [Voyage de Paris en Limousin, lettre 2]

Clamart   25 Août 1663

Cela vous fait sourire, ce qui le fait moins, c'est ce qu'est devenue la langue française, et la correspondance actuelle.

Si vous lisez ce récit, vous lui trouverez un charme fou, la notion du temps, les relations humaines, nos bourgades, les rivières...

Bonne lecture   AME 91

11:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

24/12/2008

L'instituteur

"Quelque chose touchait à sa fin, ma condition m'humiliait, j'aurais voulu être une femme sans passé, sans ombre, une visiteuse attendue, désirée et non la pauvre fille qui apportait à un inconnu, sur ordre de son oncle, tous les mercredis avant le diner, une demi-douzaine d'oeufs auxquels, au fond d'un panier, j'ajouterais en cachette, une bouteille de bergerac, une boite de pâté, des fleurs cueillies au jardin.Mission qui me permettait de me rendre à l'école la tête haute, entre les regards luisant dans l'ombre et prêts à me réduire en cendres, pour peu que j'eusse l'air de sourire, de marcher d'un pas trop vif,de me trouver bien dans cette tâche, alors que je n'avais pas de vraie raison de me réjouir, sachant mon temps compté, là-haut, dès lors que j'aurais heurté à la porte de la classe où il achevait de corriger les cahiers de ses élèves;il m'ouvrait, me laissait entrer sans rien dire,allait se rasseoir, non pas à son bureau, sur l'estrade mais sur une chaise d'élève, au dernier rang, allumant une cigarette, épuisé, reculant probablement le moment de regagner l'appartement de fonction qu'il trouvait froid, sonore, inhospitalier, et dans lequel semblaient, m'avait-il dit,s'éveiller des hôtes importuns. Des morts? ai-je demandé,une fois assise à ce qui avait été autrefois ma place.

Des morts,en quelque sorte, ces morts qui reposent en nous bien plus que dans la terre, a t-il fini par répondre en rejoignant son bureau, la main sur sa pile de cahiers à couverture vert chou,une main lasse, la seule partie de lui que j'osais observer, avec, lorsqu'il parlait des coups d'oeil à sa bouche, dont j'ai d'emblée aimé la lèvre inférieure, un peu boudeuse, ai-je envie de dire, pour ne pas penser qu'elle était amère, comme la mienne."

Richard Millet      [ Dévorations  ]

12:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

02/12/2008

La route renferme une leçon

"On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme  et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore...On s'en va loin des alibis et des malédictions natales et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d'attente archibondées, sur de petits quais de gares attérants de chaleur et de misère, ce qu'on voit passer, c'est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu'on a vu?..Il y a des choses devant lesquelles on ne peut que fuir, on a raison de prendre ses jambes à son cou.J'ai pris le large parce que j'en avais besoin, mais c'était une fuite positive, une course vers des choses dont j'avais besoin, que j'ai cherchées et trouvées. Non, on ne les trouve pas, elles se donnent.

Je pense que les cadeaux, les baffes ou les coups qu'on reçoit sont de toute façon, sans commune mesure avec ce qu'on peut faire.Mais ce qu'on peut faire, c'est attirer l'attention des choses et tout à coup elles sont là, elles se présentent comme des fiancées. Il y a une telle disproportion entre ce qui est en notre pouvoir et e qui nous arrive que je ne crois pas qu'il existe de véritable relation de cause à effet.

Je transporte encore quantité de faux problèmes, mais plus récents, qui viennent avec l'âge.Mais une foule de faux problèmes que j'avais adolescent, je les ai posés sur les routes; Je ne suis pas parti pour faire une thérapie. C'est simplement que la route renferme une leçon."

Nicolas Bouvier     [Routes et déroutes]

16:28 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)