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28/07/2008

La naissance du sens du temps

"Au début,je ne me doutais pas que le temps, qui parait de prime abord si illimité, était une prison.En explorant mon enfance,, je vois l'éveil de la conscience sous l'aspect d'une série d'éclairs espacés avec des intervalles entre eux diminuant peu à peu jusqu'à ce que se forment de lumineux blocs de perception, offrant à la mémoire une prise glissante.J'ai appris à compter et à parler plus ou moins simultanément, et il se forma une association d'idées directe entre la révélation que j'étais moi, que mes parents étaient mes parents et la découverte de leur âge par rapport au mien.

Donc, au moment où la toute nouvelle, verte et fraiche formule de mon âge que je venais de découvrir, trois ans,se trouva confrontée avec les formules de mes parents, trente-trois ans et vingt-sept ans, il m'arriva quelque chose; je me sentis subitement plongé dans un milieu radiant et mobile qui n'était autre que le pur élément temps.On le partageait,exactement comme des baigneurs en train de s'ébattre partagent l'eau de mer luisante, avec des êtres qui n'étaient pas vous, mais que rendait contigus le flot commun du temps, milieu ambiant tout à fait différent du spatial que non seulement l'homme , mais aussi les singes et les papillons peuvent percevoir. A cet instant, j'appris subtilement que l'être de vingt-sept ans , en blanc suave et rose qui ma tenait la main gauche, était ma mère et que l'être de trente-trois ans , en blanc dur et or, qui me tenait la main droite, était mon père. Entre eux deux , tandis qu'ils avançaient d'un pas égal, je me pavanais, puis trottais, puis me pavanais de nouveau, au milieu d'un chemin ensoleillé que j'identifie facilement aujourd'hui comme étant une allée de chênes dans le parc de notre domaine à la campagne...Oui, il m'apparait aujourd'hui que j'ai célébré avec exultation , ce 21 juillet 1902, mon accession à la vie des sens.

Si la personne qui me tenait la main gauche et celle qui me tenait la main droite avaient été toutes deux présentes auparavant dans mon univers imprécis d'enfant en bas-âge, elle l'avaient été sous le masque d'un tendre incognito."

Vladimir Nabokov   [Autres rivages]

14:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

21/07/2008

L'Inconnue

"-Je suis...ah! je suis sourde!...

-Sourde, répétait Félicien, qui, sous cette inimaginable révélation, était demeuré sans pensée, bouleversé..Sourde?..Puis, tout à coup: mais, ce soir, aux Italiens, vous applaudissiez, cependant, cette musique!

-Aux Italiens?...Vous oubliez que j'ai eu le loisir d'étudier le semblant de bien des émotions. Pensez-vous,d'ailleurs, que mes applaudissements différaient beaucoup de ceux des dillettanti les plus enthousiastes? j'étais musicienne, autrefois!...

-Oh!, dit-il, est-ce que vous vous jouez d'un coeur qui vous aime à la désolation? Vous vous accusez de ne pas entendre et vous me répondez!...

-Hélas, ce que vous dites, vous le croyez personnel, mon ami! Vous êtes sincère; mais vos paroles ne sont nouvelles que pour vous.

Pour moi, vous récitez un dialogue dont j'ai appris d'avance toute les réponses.C'est un rôle dont toutes les phrases sont dictées et nécessitées avec une précision vraiment affreuse. ...L'illusion, je vous la donnerais, complète, exacte, , ni plus ni moins qu'une autre femme, je vous assure. Je serais même, incomparablement plus réelle que la réalité; songez que les circonstances dictent toujours les mêmes paroles et que le visage s'harmonise un peu toujours avec elles! Vous ne pourriez croire que je ne vous entends pas, tant je devinerais juste."

Villiers de l'Isle Adam    [Contes cruels]

10:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

12/07/2008

Lire, lire, lire enfin, lire de nouveau!

"Puis, je me remis à attendre, à regarder la porte...à réfléchir à ce que les juges me demanderaient cette fois. Malgré l'anxiété  de cette attente, c'était encore un soulagement d'être ainsi dans une autre chambre que la mienne, une chambre sans lit et sans cuvette, et dont la boiserie ne présentait pas certaine fente que j'avais remarquée des millions de fois dans la mienne; à gauche de la porte, il y avait une armoire pleine de dossiers et un vestiaire avec des patères auxquelles pendaient trois ou quatre manteaux militaires mouillés, les manteaux de mes bourreaux.

Ainsi, j'avais des objets nouveaux à regarder,enfin, du nouveau et mes yeux s'y cramponnaient avidement; je remarquai, par exemple, une goutte de pluie au bord d'un col mouillé; je fixai, haletant cette goutte...et lorsqu'elle fut enfin tombée, je me mis à compter les boutons sur chaque manteau, huit au premier, huit au second et dix au troisième...Mes yeux buvaient ces détails insignifiants, ils s'en repaissaient et s'en délectaient avec une passion que je ne puis exprimer par des mots.

Et soudain, ils tombèrent sur quelque chose d'autre, quelque chose qui gonflait la poche de l'un des manteaux. je m'approchai et crus reconnaitre à travers l'étoffe tendue, le format rectangulaire d'un livre. Un livre! mes genoux se mirent à trembler; un livre!Il y avait quatre mois que je n'en avais pas tenu dans ma main...Un livre où je pourrais suivre d'autres pensées, des pensées neuves qui me détourneraient de la mienne, et que je pourrais garder dans ma tête, quelle trouvaille enivrante et calmante à la fois! A la seule idée de palper un livre fût-ce à travers une étoffe, les doigts me brûlaient jusqu'au bout des ongles. Presque sans le savoir, je me rapprochais toujours davantage;le gardien ne prêtait heureusement aucune attention à mon étrange conduite; je finis par arriver près du manteau, et je mis mes mains derrière mon dos pour pouvoir le toucher subrepticement. C'était bien un livre!Copmme l'éclair, la pensée jaillit dans mon cerveau :essaie de le voler!...Je me serrai astucieusement contre le manteau et tout en regardant fixement le gardien, je fis peu à peu remonter le livre hors de la poche.Où le mettre maintenant? Toujours derrière mon dos, je glissai le livre dans mon pantalon, sous la ceinture, de manière à pouvoir le tenir en marchant. Vint alors l'interrogatoire; Il exigea de moi un plus gros effort que jamais,car toute mon attention se concentrait sur le livre et la façon dont je le tenais plutôt que sur ma déposition. Mais quel instant inoubliable que celui où je me retrouvai dans mon enfer, enfin seul et cependant en cette précieuse compagnie!...Etendu sur mon lit, de façon que le gardien , s'il entrait ne puisse me surprendre, je tirai en temblant le livre de ma ceinture.Au premier coup d'oeil, je fus dépité et amèrement déçu: ce livre que j'avais escamoté au prix des plus grands dangers, ce livre qui avait éveillé en moi de si brûlants espoirs, n'était qu'un manuel du jeu d'échecs, une collection de cent cinquante parties jouées par des maitres.

Stefan Zweig      [Le joueur d'échecs]

22:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)