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12/03/2016

En l'honneur de Constance

" Le soir, avant le banquet, le leader suprême en personne est apparu au son de la chanson" Du même pas", écrite en son honneur et provoquant instantanément une profonde courbette unanime. Massif et bedonnant, grosse tête poupine ovale homothétique à un gros buste ovale -oeuf de cane sur oeuf d'autruche sans aucun cou pour faire le joint- , il avançait d'un pas bûté, emprunté,compensant sa petite taille comme son cher leader de père par d'épaisses talonnettes sur lesquelles il marchait en balançant les bras loin du corps. Constance apprendrait vite qu'il cultivait sa ressemblance avec son leader éternel de grand-père reproduisant ses gestes, sa démarche, ses mimiques, ses costumes et sa coupe de cheveux rasés sur les tempes, bouffant en arrière et rayés au milieu...

Cigarettes à la chaîne et double scotch renouvelé ad libitum, le suprême ne cessait de piocher dans les plateaux d' emmental en tranches ayant découvert ce produit pendant ses années d'études en Suisse et ne pouvant plus s'en passer, quoique assez mécontent de sa fabrication locale pour avoir missionné des experts à Besançon, censés parfaire leur formation à l'école nationale de l'industrie laitière.

Il souriait la plupart du temps, la seule alternative à ce sourire étant un regard monobloc mais composite où s'entrelaçaient méfiance, envie, colère , menace, bouderie comme si son expression faciale ignorait tout état intermédiaire. Il a longuement salué Constance à l'aide de son sourire numéro1  avant de porter sur Gang son sourire numéro 2 et le prier de s'entretenir avec lui, à l'écart, un moment. Après quoi, revenant vers elle et lui adressant quelques mots ponctués du numéro 1 élargi, comme s'il draguait, l'air de rien, son épouse a jeté à la jeune femme un bref coup d'oeil où se déchiffraient divers destins possibles, du camp de travail à régime sévère au déchiquetage à la mitrailleuse lourde.

En l'honneur de Constance, on a fait taire l'orchestre pour diffuser la version originale d"Excessif" copieusement applaudie puis dans sa version coréenne dont on lui a présenté l'interprète frémissante. ces frémissements tenaient à la perspectived'être renvoyée aussitôt dans son camp personnel, tout artiste étant tenu d'office pour un dissident potentiel, ainsi que sa famille et ses proches, selon le principe en vigueur de culpabilité par ascendance, descendance et association."

 

JEAN  ECHENOZ     [ Envoyée spéciale ]

17:47 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

18/02/2016

La mémoire passe son temps à oublier

"Elle ne parvenait pas à s'intéresser à sa lecture. elle relisait toujours la même page. Son esprit rebondissait sur les mots pour s'égarer au loin, dans ses pensées, ses souvenirs, ses questions. Elle s'ennuyait. Elle l'a regardé à nouveau , cet inconnu assis au fond du compartiment. Cet homme au front altier, au visage émacié, au regard bleu foncé, intense , troublant..

Elle n'arrivait pas à se concentrer. Il fallait qu'elle retienne ce texte. C'était ennuyeux. Elle avait beaucoup exercé sa mémoire lors de ses études. Elle s'amusait parfois à se souvenir de tous les acteurs d'un film, ou de tous les films qu'elle avait vus dans l'année. Ce n'était pas facile, la mémoire passe son temps à oublier, à classer, à rejeter ce qu'elle ne juge pas important, ou qu'elle estime top important. C'est la vie qui s'écoule et qui reprend le dessus; la vie n'aime pas la mémoire, elle l'encombre. Elle la fige, la soumet au filtre de sa vérité impitoyable; elle empêche d'agir. Si on se souvenait de tout, la vie serait sans surprise. L'étonnement ne vient que de l'oubli. Le mal aussi.

Elle s'est levée. D'un mouvement impétueux, elle a avancé dans sa direction. Elle est passée devant lui, l'effleurant du regard. Sa robe tournoyait autour de ses jambes. Les hommes l'observaient. Ainsi, il n'était pas le seul à l'avoir remarquée. Cela ne lui déplaisait pas. Il l'a saluée au passage, inclinant légèrement la tête, mais sans répondre, elle a avancé, suivie de près par son voisin. Qui était-il? Un collègue? Une rencontre? Un ami? Un compagnon? Son mari peut-être?
Déjà, elle revenait, elle était seule, elle avait un gobelet à la main. Il avait manqué l'occasion de l'accompagner jusqu'au wagon-restaurant. Il s'en voulait.

Le train a tangué légèrement. Bousculée, elle a renversé du café sur lui; elle a murmuré :"Oh! Je suis désolée, l'a effleuré, à la dérobée, et lui, brûlé qui ne sait que dire. Il y avait quelqu'un derrière elle. Elle a dû avancer, regagner son siège.

Soudain, il a compris; le souvenir a empli sa mémoire,   récalcitrante, sans effort; il sut où il l'avait rencontrée. Lorsqu'il l'avait aperçue la première fois, il buvait pour se réchauffer un café ; cela lui avait fait du bien, l'avait réconforté, alors qu'il avait froid; elle était près de lui, à l'église; il ne savait pas qui elle était, ni pourquoi elle était venue ce jour-là; il ne l'avait jamais vue; sa façon de s'habiller, son tailleur strict, son air froid, distant, alors qu'elle était attentive aux allées et venues des uns et des autres, faisaient qu'on la remarquait, même  si l'assistance était nombreuse. Non, il n'avait pas oublié ce bref moment à l'église, alors que la peur régnait."

 

ELIETTE  ABECASSIS     [  Clandestin  ]

  

 

16/01/2016

Le voyage au paradis terrestre

" J'aime les livres. J'aime leur monde. J'aime être dans leur lecture. J'aime vieillir dans leur silence, dans la longue phrase qui passe sous les yeux. L'absence de son ou du moins l'éloignement maximum de la vocalisation que les livres permettent ramène une très profonde musique. La vraie musique peut-être. Amo litteras. J'aime les lettres.

L'eau de Nerval dans les forêts pleines d'étangs et de sources qui entourent Chantilly et sa vaste lumière. La baie de Chateaubriand et son bruit incessant, éclaboussant, de ressac dans la roches de granit noir. les voyages de Montaigne à cheval sur les chemins de l'Italie, secs, sinueux poussiéreux, soudain désarçonné. L'écho des mousquets de la Fronde, qui se répercute sur les murs des rues ressérrées de Paris, les barricades qu'on dresse avec des barriques, des tonneaux qu'on remplit de pierres avec des cris rauques et abrupts dans La Rochefoucauld. Les haies, les fossés et les oiseaux de La Fontaine dans les bois et les collines qui entourent Soisson.. Les Alpes sublimes de Rousseau.

Lire découvre le monde, explore,  fait surgir l'expérience dans la paleur de l'air comme si on naissait.

Le livre codex ouvre deux pages. C'est un angle dans l'espace où le visage se plonge. Dans la chambre, c'est un coin ou un recoin ou une encoignure où le corps de celui qui lit s'isole, se replie, se ramasse sur lui-même, s'abandonne, s'absorbe. L'angle des murailles où se rencoigne le lecteur et l'angle que configurent les pages qu'il entrouvre sous ses yeux composent un monde, une fissure où gagner silencieusement" l'autre monde" du monde où on vit.

L'âme s'enfonce dans cette fissure."

 

PASCAL   QUIGNARD       [ Préface pour ROBERT BARED  "Le livre dans la peinture" ] 

11:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)