2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18/12/2015

Les personnes âgées pensent de manière historique

"Les personnes pour lesquelles j'écris ce récit ne sont pas nombreuses à être aussi âgées que moi. La plupart ignorent ce que peut représenter pour les vieilles gens un objet attestant de la réalité de leur jeunesse, surtout lorsque leur existence s'est déroulée loin des lieux et des images de celle-ci. Ils ne savent pas ce que signifie un vieux meuble, une photographie pâlie, une lettre dont l' écriture et le papier ouvrent et illuminent des trésors de vie cachée, une correspondance dans laquelle on redécouvre des sobriquets, des expressions familières que personne ne comprendrait plus aujourd'hui.

Cependant, les retrouvailles avec un homme vivant qui partagea nore enfance et notre jeunesse, qui connut nos professeurs entérrés depuis longtemps et conserve sur eux des souvenirs que nous avons oubliés, revêtent une importance bien plus grande que ce genre de documents issus d'époques anciennes; chacun perçoit le passé derrière le présent.

Je remarque qu'atteignant l'âge de la vieillesse, les hommes développent un goût pour l'histoire qu'ils n'éprouvaient pas dans leur jeunesse.Cela repose en fait sur la connaissance de multiples strates qui s'accumulent au fil de nombreuses décennies d'expériences  et de souffrances sur le visage et dans l'esprit d'un homme. Au fond, toutes les personnes âgées pensent de manière historique, même si elles sont loin d'en avoir conscience. Elles ne se satisfont pas de l'aspect extérieur des choses qui convient si bien aux jeunes gens. Elles ne désirent pas non plus s'en passer ou l'effacer mais percevoir la successsion des strates qui donnent au présent tout son poids."

 

HERMANN  HESSE    "Eloge de la vieillesse"

13:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

02/11/2015

Le journaliste gagnant

"Le journaliste gagnant d'aujourd'hui est censé ouvrir les vannes à ce qui , dans la profession, est l'équivalent d'une pépite d'un kilo chez les orpailleurs: le buzz.

Qu'est-ce que le buzz? c'est une manière sociologiquement correcte de nommer ce qui, autrefois était la honte du journalisme: la rumeur. Mais Internet et le changement de vocable ont entrainé une mutation de la morale journalistique; rumeur, c'est mal, buzz, c'est excellent; or, la différence entre le buzz et la rumeur est la même qu'entre le crottin de cheval et l'or brun; c'est la même merde mais on vend l'un plus cher que l'autre.

Le culte du scoop voulait qu'on soit le premier à divulguer un fait réel sensationnel. Le culte du buzz veut que l'on soit le premier à divulguer quelque chose qui fera parler.Or, le journalisme sociologisé adore fabriquer des boucs émissaires qu'il choisit parmi les dominants; un ministre, un chef d'entreprise supposé être riche, un ex ou actuel président, un acteur de la vie publique qui réussit. Une fois la réputation bien salie, , on peut tout se permettre, il n'y a plus de limites.

C'est devenu la règle du jeu; aujourd'hui, en France, il est inutile de vouloir préserver son honneur et sa réputation, lorsque l'on exerce des responsabilités. la suspicion est automatique et la diffamation constante; pendant mes cinq années à la direction de la radio, il n'y eut guère de semaines où je n'aie appris sur moi-même en lisant les journaux les choses les plus fantaisistes et toujours malveillantes.

Je ne sais à qui rendre grâce, mais je ne suis guère sensible à cette animosité moutonnière, l'oubli est un don précieux; si mon cas est anodin , le principe est dramatique; il rend banale et légitime la désinformation et il est criminel dans un régime démocratique car il privilégie la propagande."

 

PHILIPPE   VAL        [ Malaise dans l'inculture ]

 

 

22/09/2015

Sept-Epées en était là de son rêve

"Oui, ici, on doit devenir sinon meilleur du moins plus digne et plus austère. Les vaines sensibilités, les poignantes aspirations doivent s'émousser et faire place à une espèce de fatalisme robuste. La vie de fer et de feu de l'industriel est un délire, une gageure contre le ciel, un continuel emportement contre la nature et contre soi-même. Celle du paysan est une soumission prolongée, demi-prière et demi-sommeil. Le mépris des tourments  et des joies qui nous consument est écrit sur sa figure, qui ne sait ni rire ni pleurer. Il contemple et il médite. Il attend toujours quelque chose qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, doit venir à coup sûr, pluie ou soleil, ombre ou lumière; tandis que l'artisan , enfoui dans les mines ou courbé dans l'atelier sombre, a toujours l'esprit et les yeux tourné vers un seul point., l'agriculteur regarde en haut ce qui, des rayons ou des nuages doit venir donner la dernière et souveraine façon à son oeuvre. Tous deux ont arrosé leur tâche des sueurs de leur front; mais l'artisan n'a façonné qu'un instrument destiné à s'user et à disparaitre, une chose fragile qu'il ne reverra jamais, dont il ne connaitra ni le destin ni la durée; le paysan a fécondé quelque chose d'éternel qui sommeillait et qui recommence à vivre en sortant de ses mains , quelque chose d'actif et d'inépuisable qui doit fleurir et fructifier sous ses yeux.

Ainsi rêvait le jeune homme, se traduisant à lui-même ses propres pensées sous une forme qui n'avait pas besoin de mots pour en peindre les vives images. Sept-Epées en était là de son rêve lorsqu'un porteur de lettres qui parcourait la plaine allant d'une ferme à l'autre,  lui remit une lettre de la Ville Noire...."

 

GEORGE  SAND     [ La Ville noire  ]

16:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)