11.08.2009
Mon genre
"C'était vraiment un crève-coeur de s'interrompre brusquement pour enfiler une robe niaise en acétate, mais comme on peut se tromper, l'acétate imitait la soie à la perfection( sans la fragilité de la soie, disait la vendeuse), les petits plis faisaient très féminin(parfait pour les petits diners, disait la vendeuse)...
Pendant tout ce temps, la vendeuse continuait la narration de ses troubles gastriques, elle se sentait faible, partie sur le versant de la mort, alors, elle mangeait, comme une barque appareillant pour un long voyage, mais aussitôt après son ventre gonflait démesurément, et elle se mettait à souffrir, une douleur imprécise qui occupait tout le ventre tandis que là-bas, rien ne bougeait, ni gaz, ni gargouillis, juste la douleur.
J'écoutais cette histoire avec passion. J'aurais voulu être égoutier, tout petit égoutier, et descendre avec mon casque, ma lampe, et un puissant jet à eau dans les profondeurs coudées de ces intestins. Soudain, la vendeuse s'est redressée sur son siège et m'a dit, regardant la dernière robe d'un air distrait:" C'est votre genre". Puis elle s'est raffalée sur son tabouret. Il faisait chaud, étouffant, j'étais en sueur, il me semblait que j'étais dans un labyrinthe et que, à chaque carrefour, ces mêmes paroles de la vendeuse me tombaient dessus en grosses gouttes.
A cet instant, j'ai été foudroyée par une révélation, je ne savais pas laquelle de ces robes choisir, ; je ne pouvais choisir une robe,car je ne savais pas quel était mon genre; Je ne savais pas qui j'étais.
Une femme est alors apparue devant le miroir. Elle essayait une robe que l'on pouvait à peine décrire, J'y ai vu quelque chose comme le vol d'un papillon autour du corps d'un reptile; tout le monde s'est arrêté pour regarder.L'une des vendeuses a expliqué que c'était un modèle de collection, unique, qu'on ne sortait pas pour n'importe qui, et a indiqué son prix qui était extravagant.
La femme avait l'air confus. Nos regards se sont croisés, il y avait un appel à l'aide presque désespéré dans le sien. Aussitôt, j'ai eu un accès d'inspiration.
-Bien trop léger, ma chérie, ai-je dit d'un ton sans réplique; tu sais bien que les pièces du château sont impossibles à chauffer.
J'ai su que je nous avais sauvées, elle et moi avec; le mot château avait été un coup de maitre; nous sommes sorties ensemble, cette femme et moi, souverainement à l'aise."
PIERRETTE FLEUTIAUX [Sauvée!]
21:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
03.08.2009
Elle était dans une cage
"C'était une créature douce et originale, une sorte de fée condamnée à vivre dans nos maisons, au milieu de nos meubles mais ce n'était pas son élément. J'ai toujours eu l'impression qu'elle n'appartenait pas à notre époque, ni à notre planète. On aurait dit une de ces délicates créatures transplantée d'une forêt tropicale dès sa naissance et à qui on a enseigné des tours d'adresse; vous savez ce que je veux dire, toute sa vie comme un petit singe intelligent qu'elle était, elle a fait les gestes habituels de la vie,elle m'y battait à plate couture;mais sa pauvre petite âme, son âme de fée(tous ces Irlandais sont étranges) resta enfermée en elle toute sa vie, comme emmurée en une tombe.
-Mais qu'aurait-elle fait si elle avait été libre?, balbutia Hannele.
Ne voyez vous pas qu'il n'y a rien à faire pour elle dans le monde actuel. Pensez à son langage, par exemple; elle n'aurait jamais dû parler anglais. Les Irlandais ont reçu leur langue des Anglais, ils pensent en anglais et ils se contentent de mettre l'accent Irlandais par-dessus. L'anglais n'a jamais été sa langue, il bouillonnait sur ses lèvres pour ainsi dire, c'est comme un sansonnet à qui vous avez appris à parler dès le début; il ne peut que crier ces bruits qui sont les mots et il devient incapable de chanter son propre chant; il perd son chant.
La pauvre petite passait son temps à s'arranger, à voleter, et à bavarder dans sa cage; et elle n'a jamais su qu'elle était dans une cage, pas plus que nous ne savons que nous sommes dans nos peaux à nous."
D.H. LAWRENCE [L'homme et la poupée]
09:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
24.07.2009
"Jouez quelque chose!"
"Ne vous inquiétez pas, je vous assure. Si quelqu'un vient, vous irez vous cacher dans le garde-manger et je dirai que c'est moi qui voulait l'essayer, ce piano...
Quand j'ai posé mes doigts sur le clavier, j'ai senti qu'ils tremblaient. habitué que j'avais été à gagner ma vie en plaquant des accord, je devais donc la sauver maintenant de la même manière...Et ces doigts agités de frissons, privés d'exercice depuis deux ans et demi, raidis par le froid et la saleté, embarassés par des ongles que je n'avais pu couper depuis l'incendie qui avait failli m'emporter! Pour ne rien arranger, l'instrument se trouvait dans une pièce dont les fenêtres avaient été brisées et les réactions de sa caisse imprégnée d'humidité seraient sans doute désastreuses.
J'ai joué le nocturne en "ut" dièse mineur de Fréderic Chopin.Le son vitreux des cordes mal tendues s'est répandu dans l'appartement désert, est allé flotter sur les ruines de la villa d'en face pour revenir en échos étouffés, d'une rare mélancolie.Lorsque j'ai terminé le morceau, le silence n'en a semblé que plus oppressant, irréel.Puis, il y a eu un coup de feu en bas, ce bruit agressif, sans appel, si typiquement allemand. L'officier me regardait sans rien dire.Il a poussé un soupir avant de murmurer:
En tout cas, vous ne devez pas rester ici; je vais vous sortir de là, en dehors de Varsovie, dans un village, vous serez moins en danger.
-Non, je ne partirai pas, je ne peux pas.
A cette réponse, il a sursauté; il venait de comprendre pour quelle raison je me cachais parmi ces ruines
Vous....vous êtes juif?
Oui.
Il est resté plongé dans ses réflexions, puis une autre question lui est venue; Votre cachette, où est-elle?
Le grenier.
Nous sommes montés ensemble, il a inspecté les lieux avec un soin et une compétence qui lui ont permis de découvrir qu'à l'aplomb du faîtage,juste au-dessus de l'entrée, il y avait une soupente en planches, pratiquement impossible à discerner dans la pénombre, puis il m'a aidé à chercher une echelle pour y acceder; Une fois en sécurité je n'aurais qu'à l'enlever et la ranger près de moi.
Il m'a demandé si j'avais de quoi manger; je lui ai dit que non. Ne vous souciez pas de cela.Je vous apporterai des vivres."
WLADYSLAW SZPILMAN [Le pianiste]
14:26 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


