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24/07/2015

Medecin de l'âme sans stéthoscope

"Il est commun d'écrire que le luthier est le médecin du musicien. Cette analogie, nul violoniste ne la dément, la relation instaurée entre l'artisan et le concertiste dépasse bien souvent le simple cadre du violon; l'âme, cette pièce d'épicéa placée à l'intérieur de la caisse de résonance tient de l'indéfinissable nécesité de l'écho, elle transmet les vibrations des cordes au fond de l'instrument. Médecin de l'âme sans stéthoscope, mais armé d'un outil tout autant poétique; l'art de la lutherie réside entre autres dans le placement de ce cylindre de bois; l'artisan devient alors confident.

Etienne Vatelot rencontre Ginette Neveu en juin 1949, d'emblée une relation de confiance et d'amitié s'instaure. Il se voit confier quelques menues tâches sur le Stradivarius. Il doit l'ouvrir légèrement et régler l'humidification du violon que l'intensité du jeu de la virtuose met à rude épreuve. Les porteurs de légende vont jusqu'à raconter  qu'après un concert, exaltée son menton saigna. Etienne examine l'instrument et propose d'aller plus loin, d'en remplacer la barre d'harmonie, à son avis trop vieille et trop courte. Le maitre Marcel Vatelot le renvoie à ses études:" Toi, petit luthier, tu veux toucher à un tel violon? Souviens toi qu'il ne faut jamais détruire une sonorité qui correspond à la personne qui joue!" Etienne retiendra la leçon.

Seul le compagnonnage fidèle avec les artistes est gage de compréhension profonde de l'instrument; premier exercice il suivra Ginette lors de sa tournée aux Etats Unis... Les billets sont pris, Etienne embarquera sur le vol du 27 octobre d'Air France. Le 22, quand Ginette passe à l'atelier récupérer son violon, elle demande pourtant à Etienne d'ajourner son départ, le temps de rôder à St Louis son programme; en catastrophe , le jeune luthier appelle son frêre, employé de la compagnie maritime French Lines, qui, in extremis, lui offre une cabine sur le paquebot "Ile de France."Il partira le 30 octobre.

Quand il apprend le crash du F-BAZN, le matin du 28 octobre, il ne peut s'empêcher de penser, par-delà la tristesse profonde qui l'habite, à ce départ avorté et à la puissance discrète du hasard.

 

ADRIEN  BOSC       [  Constellation  ]

11:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

09/07/2015

des bottines à vendre...

" C'était une de ces boutiques qui débordent de marchandises. A terre et sur les rayons, il, y avait des piles de boites remplies de chaussures;  des bottines étaient accrochées en festons autour des portes et des fenêtres. Le store, tel une vigne grimpante supportait des grappes de bottines noires et jaunes...

George souleva son chapeau et dit:

Bonjour.

L'homme ne se retourna même pas ; il grogna quelque chose et continua son travail.

George lui dit:" Mon ami,  monsieur X.. m'a recommandé votre maison.

-Connais pas, jamais entendu ce nom là.

C'était ahurissant, le livre donnait trois ou quatre méthodes pour l'achat de bottines  . George abandonna M.X.. et, feuilletant le bouquin, il prit une phrase au hasard. Son choix ne fut pas heureux; dans la circonstance, entourés comme nous l'étions à en étouffer de monceaux de bottines, elle présentait le charme d'une imbécillité parfaite.

-Quelqu'un ma dit que vous aviez ici des bottines à vendre. L'homme déposa son marteau et son ciseau et nous regarda.

-Pour quelle raison croyez-vous que j'aie toutes ces bottines ? Pour les renifler?? Il était de ces hommes qui débutant posément sentent leur colère grossir au cours de la conversation.

-Qui croyez-vous que je sois? Un collectionneur de bottines? Pourquoi croyez-vous que j'ai loué cette boutique? Pour raison de santé? Me supposez-vous amoureux de mes bottines au point de ne pouvoir me séparer d'une paire? Imaginez-vous que je les expose autour de moi pour jouir de leur vue? Où vous figurez-vous être? Dans une exposition internationale? Peut-être que ces bottines forment une collection historique?

Avez-vous jamais entendu parler d'un homme tenant boutique de chaussures et n'en vendant pas? Pour qui me prenez-vous ? Pour un idiot fini?

J'avais toujours entendu dire que ces manuels de conversation ne servent pas à grand' chose. Il faut admettre que George choisit la meilleure phrase qu'on pouvait y trouver et s'en servit.

-Je reviendrai quand vous aurez davantage de bottines à me montrer..."

 

JEROME K. JEROME        [ Trois hommes en balade ]
 

 

20/06/2015

Soumis à cette queue de poisson civilisée

"Le corps se transforme en passant une frontière, on le sait aussi, le regard change de focale et d'objectif, la densité de l'air s'altère et les parfums, les bruits se découpent singulièrement jusqu'au soleil lui-même qui a une autre tête. Baumgartner se sent devenir quelqu'un d'autre comme quand on vous a transfusé le sang.

Trois kilomètres après l'ancien poste-frontière, un nouveau bouchon s'est formé; un fourgon portant le nom POLICIA bloque la route en sens inverse; Baumgartner n'est pas concerné, mais, trois autres kilomètres plus loin, un fourgon Renault bleu marine le dépasse; au lieu de se rabattre le fourgon se met à rouler à sa hauteur, puis d'une vitre baissée surgit un bras roulé dans une manche de la même couleur, prolongé d'une longue main dont les doigts effilés s'agitent lentement de haut en bas, battent la mesure en désignant avec souplesse le bas-côté de la route vers quoi, calmement mais fermement Baumgartner dans sa voiture est contraint de se garer.

Soumis à cette queue de poisson civilisée, s'exhortant à ne pas transpirer, il freine lentement puis s'immobilise. Douane volante, monsieur, l'un parle français presque sans accent, l'autre se tait. Veuillez ouvrir, je vous prie votre coffre. Il faut moins d'une minute pour que le contenu soit inspecté et paraisse sans intérêt; le douanier le referme avec une délicatesse horlogère, l'autre se dirige sur les pointes vers le fourgon, d'où il ressort, trois minutes plus tard sans doute après avoir téléphoné ou consulté un terminal.

C'est parfait, monsieur, lui dit-il, veuillez agréer toutes nos excuses et nos remerciements, pour votre collaboration qui nous honore, et ne nous maintient que plus dans le respect absolu d'une morale de base indissociable de la mission qui nous est par bonheur confiée et à laquelle une vie ne peut se consacrer qu'absolument sans réserve, même d'ordre familial ( oui, dit Baumgartner) et ce quel que soit l'obstacle dont l'importance et la brutalité quotidiennes mêmes exaltent et créent l'élan qui nous anime chaque jour pour lutter contre ce cancer qu'est l'infraction aux principes de l'octroi ( oui, oui, dit Baumgartner), mais qui me permet aussi parmi cent autres choses de vous souhaiter au nom de mon peuple en général et de notre institution douanière en particulier, une excellente route.

Merci , merci, dit Baumgartner égaré mais ensuite il embraie de travers, puis cale puis il repart."

 

JEAN   ECHENOZ      [    Je m'en vais   ]

13:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)