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30/03/2015

Savez-vous ce que c'est que l'amok?

"Mais, à partir de ce moment, je fus saisi comme par la fièvre....Je perdis tout contrôle sur moi-même... ou plutôt, je savais bien que ce que je faisais était insensé, mais je n'avais plus aucun pouvoir sur moi...Je ne me comprenais plus moi-même....Je n'avais plus qu'une idée fixe: atteindre mon but; D'ailleurs, attendez, peut-être, malgré tout, pourrai-je encore vous faire comprendre. Savez-vous ce que c'est que l'amok?

-Amok, je crois me souvenir... c'est une espèce d'ivresse chez les Malais.

-C'est plus que de l'ivresse, c'est de la folie, une sorte de rage humaine, littéralement parlant..une crise de monomanie meurtrière et insensée à laquelle aucune intoxication alcoolique ne peut se comparer. Moi-même , au cours de mon séjour là-bas, j'ai étudié quelques cas, lorsqu'il s'agit des autres, on est toujours perspicace et positif,  mais sans que j'aie pu jamais découvrir l'effrayant secret de leur origine... La cause en est, sans doute au climat...Donc, l'amok, oui, l'amok, voici ce que c'est; un Malais, n'importe quel brave homme plein de douceur est en train de boire paisiblement son breuvage.. il est là, apathiquement assis, indifférent et sans énergie. tout comme j'étais asssis dans ma chambre... et soudain, il bondit, saisit son poignard et se précipite dans la rue.. il court tout droit devant lui, toujours devant lui, sans savoir où...ce qui passe sur son chemin , homme ou animal, il l'abat avec son kris et l'odeur du sang le rend encore plus violent....Les gens du village savent qu'aucune puissance au monde ne peut arrêter celui qui est en proie à cette crise de folie sanguinaire et quand ils le voient venir, ils vocifèrent du plus loin qu'ils peuvent le sinistre avertissement:"Amok, Amok " et tout s'enfuit...

Mais lui, sans entendre poursuit sa course; il court sans rien voir,  et continue de tuer tout ce qu'il rencontre, jusqu'à ce qu'on l'abatte comme un chien enragé ou qu'il s'affaisse , anéanti ou tout écumant...."

STEFAN  ZWEIG      [   AMOK   ]

11:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

10/03/2015

Profite, vieille statue..

"IL en faut beaucoup pour m'étonner. Mais je n'avais pas encore vu cet endroit. Paris: une femme énorme et sale qui danse parmi ses immondices. Plus grouillante que Bordeaux et Poitiers réunies. Nous sortions d'un long périple teinté de larmes. Soudain, cette ville m'a fouetté le sang. J'ai jeté un oeil vers Pétronille. le contraste entre la chaleur du voyage et ce chaos la plongeait dans l'hébétude. Son corps ondulait doucement sur son cheval.Moi, je me sentais vivante. Paris a chassé ma peine. Elle sacrait ma victoire. Le désordre avait gagné.

Nous avons pris l'ancienne voie romaine. Elle descendait vers un immense marécage, dominé par une colline. "Montmartre, a lancé Louis. Et cette plaine d'eau en bas, regardez, j'ai accordé aux Templiers de l'asssainir pour en faire des potagers". Ces fameux Templiers ressemblaient donc à cela, à des soldats penchés sur des choux. Heureusement, Paris avait d'autres spectacles à m'offrir. Derrière les choux des Templiers, de grandes vagues de toits dévalaient jusqu'à nous. Jamais je n'avais vu autant de maisons empilées les unes sur les autres. Louis a levé la main par-delà la Seine. "Là-bas, le quartier des livres, vous qui les aimez."

Nous étions face à un pont couvert d'échoppes. En bas, le port raisonnait des cris des baigneurs. J'ai levé les yeux. D'immenses remparts semblaient surgir de la Seine. Comment une masse aussi énorme pouvait-elle tenir sur une île? La vie se brisait exactement au pied du palais. Si j'ai immédiatement aimé Paris, j'ai détesté aussi vite cet endroit . Ce tombeau, c'était ma maison.

Les portes se sont fermées derrière moi. Une fièvre étrange a gagné l'immense cour; peu de bruit mais des centaines de visages graves; on m'a aidée à descendre, escortée jusqu'à la grande salle. La mère de Louis, Adélaïde, attendait ma révérence devant le feu. Nos yeux se sont croisés. Ma mère savait se tenir, elle. Jamais elle n'aurait attendu devant un feu. Elle allait au devant, savait déchiffrer les courbettes, elle n'aurait pas laissé son mari devenir énorme. De toute façon, il n'y a rien à attendre d'une nièce d'archevêque. Profite, vieille statue, je te donne  quelques mois avant de te mettre dehors.

 A travers elle, montaient les chuchotements indignés. On parlait de moi; la voici, celle qui possède dix fois le royaume de France. celle qui donne des ordres, chevauche comme un homme,  et ne craint pas le désir qu'elle suscite. Qui colore ses robes, n'attache pas ses cheveux. Porte des souliers pointus. Qui donne l'argent du royaume à des poètes venus d'en-bas. Je suis le poison, la faute, l'immense faute de Louis. "Il n'aime qu'elle, il ne voit qu'elle". Oh, je le sais; le palais regorge de faibles qui rêvent de puissance, je connais la grande lâcheté de ceux qui plaident la sagesse en rêvant du trône... Je les ai percés à jour au premier coup d'oeil. Rien d'étonnant s'ils ne m'aiment pas. J'entends les râclements de gorge quand je m'exprime dans leur langue. J'ai le talent de la connaitre, pourtant. Qui parle ma langue à moi, ma belle, ma puissante langue d'oc, celle des poèmes et des guerres, tu ne sers à rien, tu mourras d'oubli, ce mariage m'a volé ma langue"

CLARA  DUPONT-MONOD       [ Le roi disait que j'étais diable ]

18:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/02/2015

Autant se taire.

"D'abord, j'ai dû me taire pour ne pas mourir, puis, je me suis tu pour être tranquille. Quand il m'est arrivé d'être entendu, ce n'était pas mieux. " Mon pauvre petit" disaient les adultes, et leur pitié m'écrasait. Parfois, les questions trop précises sur mon évasion me faisaient comprendre que l'auditeur doutait et cherchait à me coincer. Une voisine, très gentiment m'avait demandé de lui raconter comment j'avais été violé par les pédophiles: " Un enfant seul, vous pensez bien!" L'épicier de la rue Ordener avait dit à une cliente: " Demandez à ce petit de raconter comment les allemands étaient méchants" . Cet homme me demandait de raconter une horreur pour amuser sa cliente. Une grande fille m'a cinglé:"Moi, à ta place, je serais morte avec ma famille." Elle m'accusait d'avoir survécu, d'avoir abandonné les miens! Au cours d'un de mes allers- retours en train entre Paris et Bordeaux, Dora avait demandé à un curé de veiller sur moi. Pendant le trajet, je lui ai dit deux ou trois mots de mon histoire, il m'a expliqué:" Pour être punis de si terrible manière, tes parents ont dû commettre de bien grandes fautes."

Autant se taire. les interprétations des autres me faisaient comprendre que je n'étais pas comme les autres. Je devais me taire pour paraitre normal, mais en me taisant, je ne me sentais pas normal. Ayant triomphé de la mort, j'étais initié mais ma victoire devait rester muette afin de demeurer dans le monde des autres. Alors, je me suis promis qu'un jour, je raconterais;  très tôt, j'ai cru que la psychiatrie légitimerait ma parole en expliquant la folie des sociétés; il m'a fallu longtemps pour comprendre qu'avant de se risquer à parler, il fallait d'abord rendre  les autres capables d'entendre. je n'avais pas de haine pour les Allemands, j'avais déjà compris que ce qui les avait rendu cruels, c'était la soumission à une théorie absurde.....

Se taire, c'est se faire complice des tueurs, mais parler c'est dénoncer son intimité, de mettre "à nu" comme on dit parfois. On peut "mourir de dire" : quand ne pas dire est un mensonge et dire est une souffrance."

 

BORIS   CYRULNIK    [   Sauve-toi, la vie t'appelle   ]

13:39 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)