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03/02/2015

Nous nous trouvons au beau milieu d'une guerre spirituelle

"Prendre congé est un art difficile et amer que ces dernières années nous ont amplement donné l'occasion d'apprendre; de combien de choses, combien de fois, avons-nous dû, nous les émigrés, les expulsés, prendre congé: de notre pays natal, de notre sphère d'acivité particulière, de notre maison et de nos biens, de la sécurité acquise de haute lutte au fil des ans. Songeons à tout ce que nous avons perdu sans cesse, les amis dont la mort, la lâcheté nous ont séparés et en premier lieu la foi en une organisation pacifique et équitable du monde, la foi en la victoire finale du droit sur la violence. Nous avons été trop souvent déçus, pour brûler encore d'un espoir exubérant, , et par instinct de conservation, nous essayons de discipliner notre cerveau, de l'entrainer à ignorer, à surmonter chaque nouveau bouleversement et à considérer ce qui est derrière comme à jamais révolu.

Mais à chaque fois que nous perdons un être que nous savons irremplaçable et unique,  nous sentons combien notre coeur meurtri est encore capable de se révolter contre un sort qui nous ravit, beaucoup trop tôt les meilleurs d'entre nous; notre cher Joseph roth était un de ceux-là; il n'est pas question de nous installer dans notre deuil; l'époque n'est pas propice aux sentiments personnels, car nous nous trouvons au beau milieu d'une guerre spirituelle, je dirais même au poste le plus exposé; Vous le savez tous, à la guerre, chaque fois qu'une armée est vaincue, on détache un petit groupe afin de couvrir la retraite et de permettre aux troupes de se réorganiser. ces quelque bataillons sacrifiés sont en première ligne et subissent les pertes les plus lourdes; ils n'ont pas pour tâche de gagner le combat, ils sont trop peu nombreux pour cela, leur tâche se limite à gagner du temps, pour le véritable combat, celui qui aura lieu après..

Mes amis, ce poste avancé, nous est aujourd'hui réservé à nous, les artistes, les écrivains de l'émigration; même à l'heure qu'il est , nous n'avons pas encore une perception très nette du sens réel de notre mission...Nous ne devons pas nous décourager quand nos rangs s'éclaircissent, nous ne devons pas même, lorsqu'à droite et à gauche, les meilleurs de nos camarades tombent, nous abondonner à la mélancolie et au deuil; tournons juste notre regard, quans l'un des nôtres périt un regard plein de notre affliction, de notre souvenir fidèle puis rejoignons l'unique retranchement derrière lequel nous soyons protégés, notre oeuvre notre tâche aussi bien individuelle que commune afin de l'accomplir vaillamment comme nous l'a montré notre camarade Joseph Roth, à jamais inoubliable."

 

STEFAN   ZWEIG         [   Hommes et destins  ]

17:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/01/2015

Pas envie de peindre

"Pas envie de peindre...un tableau

Je préfère être Celle

Dont la brillante incapacité

S'étale délicieusement

Et je me demande comment mes doigts se sentent

Avec leur rare et céleste mouvement

Evoque un tourment aussi doux

Un désespoir si somptueux.

 

Pas envie de bavarder , comme les Cornettes

Je préfère être Celle

Qui s'élève doucement vers les plafonds

Et sort et vole allégrement

Par les villages de l'Ether

Transformée en Ballon

Arrimée par une lèvre de Métal

Embacadère à mon Ponton.

 

Pas envie non plus d'être poète

c'est plus chic, d'avoir l'Oreille

Enamourée.. Impuissante..Satisfaite

La liberté d'admirer

Un privilège si effrayant

Que deviendrait ce Douaire

Si j'avais le don de me foudroyer

Avec des flèches de Mélodie!"

 

EMILY   DICKINSON    [  Poèmes   ]

traduits par GUY de PERNON

13:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

05/01/2015

Petit moment de vertige

" c'est Dominique Jeanningros qui m'a fait visiter mes premières communautés. J'ai découvert cet univers où le travail est central, mais avec une autre conception que celle que l'on rencontre dans les entreprises.

Je me souviens durant ces premiers mois d'avoir été victime d'un bizutage; après avoir fait le tour des ateliers , des salles de vente et du lieu de vie, on me conduisit dans la salle à manger où avaient été réunis les compagnons. le responsable de la communauté me présenta en une phrase: "Voilà Martin, qui veut devenir président de l'Union centrale des communautés Emmaüs. Je vous laisse discuter", avant de se retirer et de me laisser seul avec les compagnons.

Petit moment de vertige. J'étais face à eux,  avec mon costume gris, ma chemise impeccable, mon cartable dans lequel j'avais eu juste le temps de glisser ma cravate, dénouée avant d'arriver à la communauté. Face à moi, une bande de compagnons, clope au bec, goguenards. De quoi parler? Comment entamer une conversation? Quel ton adopter? Comment ne pas paraitre ridicule, décalé, supérieur, incompréhensible, techno, distant, ignorant, pédant? Comment accepter les blancs, les vides, et les meubler?

Je suis infiniment reconnaissant au responsable qui m'a fait vivre ce moment. Il a été décisif, une formation accélérée. Une immersion parfaite. J'ai compris que je n'avais pas d'autre choix que de parler normalement; et j'ai passé un moment formidable sous le feu des questions. "Et tu gagnes combien? Et pourquoi t'es ici? Et qu'est-ce que çà t'apporte? Et tu vas nous augmenter le pécule? Et tu as visité quelles autres communautés? et tu connais untel et untel ?"

J'ai repensé à ces moments en blouse blanche au lit des malades. ces moments où l'enjeu est simplement  de défaire un rapport de force, établi malgré vous, sans que vous y soyez pour rien, provoqué par la seule vue de vos attributs. La blouse, éventuellement la cravate qui transparait sous la blouse, le stéthoscope, la manière dont le col est relevé( ce que ne peuvent faire les agents hospitaliers et infirmières), le nombre de stylos dans la poche, le vocabulaire abscons. situation inverse des situations courantes. En théorie, il ne s'agit pas de prouver qu'on peut dominer, qu'on est à la hauteur,  mais au contraire d'établir la confiance sur une autre base.

Emmaüs n'est pas une association cultuelle;  elle se revendique comme laïque. Quand, quelques années plus tard, on allait m'interroger sur son côté confessionnel, j'aurais l'habitude de répondre:"Emmaüs est une association laïque fondée par un curé, comme le Cinquième République est une République civile, fondée par un général."

 

MARTIN    HIRSCH   [  La lettre perdue   ]

11:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)