18.08.2008
Le festin dans la forêt
-"Nous n'avons que vingt et un sous, souligna Lebrac.
-Faut acheter des sardines, insinua Tintin. C'est bon les sardines.Ah! tu sais pas ce que c'est, Guerreuillas! Eh bien, mon vieux, c'est des petits poissons sans tête cuits "dedans" une boite en fer-blanc, mais, tu sais, c'est salement bon!
-Ah oui, que c'est bon, renchérit Tigibus, et l'huile aussi mes amis; moi, ce que je l'aime l'huile de sardine! je relèche les boites quand on en achète; c'est pas comme l'huile à salade.On vota d'enthousiasme l'achat d'une boite de sardines de onze sous....
-Faudra boire aussi, déclara Grangibus.
-Si on pouvait avoir du vin?
-Et de la goutte?
-Du cassis?
-Du sirop?
-De la gueurnadine?
-C'est bien difficile!
-Je sais ousqu'est la bonbonne de goutte à la chambre haute, si y a moyen d'en prendre un maillet, as pas peur, on en aura mais du vin, bernique!
-Eh puis, on n'a pas de verres.il y a des casseroles, là-bas!Un arrosoir, il y a le vieux de l'école qu'est au fond du "collidor";si on le chipait; il y a bien un trou au fond, mais c'est pas une affaire, on bouchera le poutiou avec une cheville.
Chacun aura son cigare,affirma C-amus en désignant d'un geste large une pile régulière et sérrée de bouts de clématite, soigneusement choisis, sans noeud, lisses avec de beaux petits trous ronds qui disaient que çà tirerait bien."
Louis Pergaud [La guerre des boutons]
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12.08.2008
Personne ne se souciait de lui
"En dépit de l'état où il était, il n'éprouva aucune gêne à s'engager un peu sur le parquet immaculé de la salle de séjour. Du reste, personne ne se souciait de lui. La famille était toute occupée par le violon; on avait l'impression un peu trop nette qu'ils avaient espéré entendre bien jouer, qu'ils avaient assez de tout ce numéro. En particulier la façon qu'ils avaient tous de rejeter la fumée de leur cigare vers le haut,par le nez et par la bouche démontrait une extrême nervosité.Et pourtant, la soeur de Gregor jouait si bien! Etait-il une bête pour être à ce point ému par la musique?"
Franz Kafka [La métamorphose]
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01.08.2008
Passeurs de mémoire
Un fils, pour quelques jours à Cracovie, va aller à Auschwitz; soyons reconnaissants à nos enfants d'être des passeurs de mémoire; çà m'a donné l'idée de reprendre Jorge Semprun; écoutez le:
"Pourtant, un doute me vient sur la possibilité de raconter.Non pas que l'expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, c'est autre chose, on le comprendra aisément.
On peut tout dire de cette expérience.Il suffit d'y penser et de s'y mettre.D'avoir le temps , sans doute, et le courage d'un récit illimité, probablement interminable, illuminé, clôturé aussi par cette possibilité de se poursuivre à l'infini...Mais peut-on tout entendre, tout imaginer?Le doute me vient dès ce premier instant, cette première rencontre avec des hommes d'avant, du dehors, venus de la vie, à voir le regard épouvanté, presque hostile,méfiant du moins des trois officiers; Ils sont silencieux, ils évitent de me regarder.
Je croyais m'en être sorti vivant, revenu dans la vie, du moins. ce n'est pas évident; A deviner mon regard dans le miroir du leur, il ne semble pas que je sois au-delà de tant de mort. Une idée m'est venue soudain..la sensation en tous cas soudaine, très forte de ne pas avoir échappé à la mort mais de l'avoir traversée; D'avoir été, plutôt traversé par elle. de l'avoir vécue en quelque sorte.
J'ai compris soudain qu'ils avaient raison de s'effrayer , ces militaires, d'éviter mon regard.car je n'avais pas vraiment survécu à la mort...Je l'avais parcourue, plutôt , d'un bout à l'autre. J'étais un revenant, en somme. cela fait toujours peur, les revenants.
C'était excitant d'imaginer que le fait de vieillir, dorénavant, à compter de ce jour d'avril fabuleux, n'allait pas me rapprocher de la mort mais bien au contraire m'en éloigner."
Jorge Semprun [L'écriture ou la vie]
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28.07.2008
La naissance du sens du temps
"Au début,je ne me doutais pas que le temps, qui parait de prime abord si illimité, était une prison.En explorant mon enfance,, je vois l'éveil de la conscience sous l'aspect d'une série d'éclairs espacés avec des intervalles entre eux diminuant peu à peu jusqu'à ce que se forment de lumineux blocs de perception, offrant à la mémoire une prise glissante.J'ai appris à compter et à parler plus ou moins simultanément, et il se forma une association d'idées directe entre la révélation que j'étais moi, que mes parents étaient mes parents et la découverte de leur âge par rapport au mien.
Donc, au moment où la toute nouvelle, verte et fraiche formule de mon âge que je venais de découvrir, trois ans,se trouva confrontée avec les formules de mes parents, trente-trois ans et vingt-sept ans, il m'arriva quelque chose; je me sentis subitement plongé dans un milieu radiant et mobile qui n'était autre que le pur élément temps.On le partageait,exactement comme des baigneurs en train de s'ébattre partagent l'eau de mer luisante, avec des êtres qui n'étaient pas vous, mais que rendait contigus le flot commun du temps, milieu ambiant tout à fait différent du spatial que non seulement l'homme , mais aussi les singes et les papillons peuvent percevoir. A cet instant, j'appris subtilement que l'être de vingt-sept ans , en blanc suave et rose qui ma tenait la main gauche, était ma mère et que l'être de trente-trois ans , en blanc dur et or, qui me tenait la main droite, était mon père. Entre eux deux , tandis qu'ils avançaient d'un pas égal, je me pavanais, puis trottais, puis me pavanais de nouveau, au milieu d'un chemin ensoleillé que j'identifie facilement aujourd'hui comme étant une allée de chênes dans le parc de notre domaine à la campagne...Oui, il m'apparait aujourd'hui que j'ai célébré avec exultation , ce 21 juillet 1902, mon accession à la vie des sens.
Si la personne qui me tenait la main gauche et celle qui me tenait la main droite avaient été toutes deux présentes auparavant dans mon univers imprécis d'enfant en bas-âge, elle l'avaient été sous le masque d'un tendre incognito."
Vladimir Nabokov [Autres rivages]
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21.07.2008
L'Inconnue
"-Je suis...ah! je suis sourde!...
-Sourde, répétait Félicien, qui, sous cette inimaginable révélation, était demeuré sans pensée, bouleversé..Sourde?..Puis, tout à coup: mais, ce soir, aux Italiens, vous applaudissiez, cependant, cette musique!
-Aux Italiens?...Vous oubliez que j'ai eu le loisir d'étudier le semblant de bien des émotions. Pensez-vous,d'ailleurs, que mes applaudissements différaient beaucoup de ceux des dillettanti les plus enthousiastes? j'étais musicienne, autrefois!...
-Oh!, dit-il, est-ce que vous vous jouez d'un coeur qui vous aime à la désolation? Vous vous accusez de ne pas entendre et vous me répondez!...
-Hélas, ce que vous dites, vous le croyez personnel, mon ami! Vous êtes sincère; mais vos paroles ne sont nouvelles que pour vous.
Pour moi, vous récitez un dialogue dont j'ai appris d'avance toute les réponses.C'est un rôle dont toutes les phrases sont dictées et nécessitées avec une précision vraiment affreuse. ...L'illusion, je vous la donnerais, complète, exacte, , ni plus ni moins qu'une autre femme, je vous assure. Je serais même, incomparablement plus réelle que la réalité; songez que les circonstances dictent toujours les mêmes paroles et que le visage s'harmonise un peu toujours avec elles! Vous ne pourriez croire que je ne vous entends pas, tant je devinerais juste."
Villiers de l'Isle Adam [Contes cruels]
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12.07.2008
Lire, lire, lire enfin, lire de nouveau!
"Puis, je me remis à attendre, à regarder la porte...à réfléchir à ce que les juges me demanderaient cette fois. Malgré l'anxiété de cette attente, c'était encore un soulagement d'être ainsi dans une autre chambre que la mienne, une chambre sans lit et sans cuvette, et dont la boiserie ne présentait pas certaine fente que j'avais remarquée des millions de fois dans la mienne; à gauche de la porte, il y avait une armoire pleine de dossiers et un vestiaire avec des patères auxquelles pendaient trois ou quatre manteaux militaires mouillés, les manteaux de mes bourreaux.
Ainsi, j'avais des objets nouveaux à regarder,enfin, du nouveau et mes yeux s'y cramponnaient avidement; je remarquai, par exemple, une goutte de pluie au bord d'un col mouillé; je fixai, haletant cette goutte...et lorsqu'elle fut enfin tombée, je me mis à compter les boutons sur chaque manteau, huit au premier, huit au second et dix au troisième...Mes yeux buvaient ces détails insignifiants, ils s'en repaissaient et s'en délectaient avec une passion que je ne puis exprimer par des mots.
Et soudain, ils tombèrent sur quelque chose d'autre, quelque chose qui gonflait la poche de l'un des manteaux. je m'approchai et crus reconnaitre à travers l'étoffe tendue, le format rectangulaire d'un livre. Un livre! mes genoux se mirent à trembler; un livre!Il y avait quatre mois que je n'en avais pas tenu dans ma main...Un livre où je pourrais suivre d'autres pensées, des pensées neuves qui me détourneraient de la mienne, et que je pourrais garder dans ma tête, quelle trouvaille enivrante et calmante à la fois! A la seule idée de palper un livre fût-ce à travers une étoffe, les doigts me brûlaient jusqu'au bout des ongles. Presque sans le savoir, je me rapprochais toujours davantage;le gardien ne prêtait heureusement aucune attention à mon étrange conduite; je finis par arriver près du manteau, et je mis mes mains derrière mon dos pour pouvoir le toucher subrepticement. C'était bien un livre!Copmme l'éclair, la pensée jaillit dans mon cerveau :essaie de le voler!...Je me serrai astucieusement contre le manteau et tout en regardant fixement le gardien, je fis peu à peu remonter le livre hors de la poche.Où le mettre maintenant? Toujours derrière mon dos, je glissai le livre dans mon pantalon, sous la ceinture, de manière à pouvoir le tenir en marchant. Vint alors l'interrogatoire; Il exigea de moi un plus gros effort que jamais,car toute mon attention se concentrait sur le livre et la façon dont je le tenais plutôt que sur ma déposition. Mais quel instant inoubliable que celui où je me retrouvai dans mon enfer, enfin seul et cependant en cette précieuse compagnie!...Etendu sur mon lit, de façon que le gardien , s'il entrait ne puisse me surprendre, je tirai en temblant le livre de ma ceinture.Au premier coup d'oeil, je fus dépité et amèrement déçu: ce livre que j'avais escamoté au prix des plus grands dangers, ce livre qui avait éveillé en moi de si brûlants espoirs, n'était qu'un manuel du jeu d'échecs, une collection de cent cinquante parties jouées par des maitres.
Stefan Zweig [Le joueur d'échecs]
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10.07.2008
Les mots
"Nous fréquentions des personnes rassises, qui parlaient haut et clair, fondaient leurs certitudes sur de sains principes; à peine émis, leurs avis me convainquaient par une évidence cristalline et simplette: voulaient-elles justifier leurs conduites, elles fournissaient des raisons, si ennuyeuses qu'elles ne pouvaient pas manquer d'être vraies; leurs cas de conscience me troublaient moins qu'ils ne m'édifiaient; c'étaient de faux conflits résolus d'avance...On ne médisait point, chez nous; on constatait dans l'affliction, les défauts d'un caractère; je trouvais ces propos rassurants et je n'avais pas tort puisqu'ils visaient à rassurer."
Jean-Paul Sartre [Les mots]
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23.06.2008
Lennie et George
-"Enlève ton chapeau, Lennie. Il fait bon".
Lennie, docile, enleva son chapeau et le posa par terre devant lui...
Lennie dit: "Raconte comment çà sera."
-"Regarde par-dessus la rivière, Lennie, et je vais te raconter.." si bien que tu pourras presque le voir."
-"On aura une petite ferme", commença George. Il mit la main dans la poche de son veston et en sortit le Luger de Carlson. Il enleva le cran d'arrêt, et laissa main et revolver sur le sol derrière Lennie.Il regarda la nuque de Lennie, l'endroit où l'épine dorsale rejoignait le crâne...
-"Allons, dit Lennie, comment que çà sera? On aura une petite ferme.
'On aura une vache, dit George, et on aura peut-être bien un cochon et des poulets...et, dans le champ, un carré de luzerne...
-Pour les lapins, hurla Lennie.
-Pour les lapins, répéta George.
-Et c'est moi qui soignerai les lapins.
-Et c'est toi qui soigneras les lapins.
-Et on vivra comme des rentiers.Continue, George, quand c'est-il qu'on pourra l'avoir?
-Bientôt.
-Moi et toi.
-Toi ...et moi; Tout le monde sera gentil avec toi. On n'aura plus d'embêtements.
Lennie supplia:
-Faisons le tout de suite. Achetons la tout de suite, notre petite ferme.
-Mais oui, tout de suite. J'vais le faire. On va le faire tous les deux
Et George leva le revolver, l'immobilisa et en approcha le canon tout contre la nuque de Lennie.
John Steinbeck [Des souris et des hommes]
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13.06.2008
Frank Lloyd Wright
Ce passage est dédié à F.B dont l'oeil est visiblement happé par tout ce qui est bâti et à J.P, mon grand-père, maçon de la Creuse, encore si vivant dans toutes ces maisons d'une ville de la banlieue sud de Paris et l'hippodrome de Longchamp.
"To the young men who spend their days and nights drafting the plans for new rented aggregates of rented cells upended on hard pavements, he preaches the horizons of his boyhood, a future that's not a mutiplication of credit in the bank or a rise in the rate on callmoney
but a new clean construction, from the ground up, based on uses and needs...
Tell us, doctors of philosophy, what are the needs of a man. At least, a man needs to be notjailed notafraid nothungry notcold not without love, not a worker for a power he has never seen
that cares nothing for the uses or needs of a man
Building a building is building the lives of the workers and dwellers in the building.
The buildings determine civilization as the cells in the honeycomb the functions of a bee."
John Dos Passos [ The big money ] 1936
14:28 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
09.06.2008
la famille
"Pour beaucoup de niais vaniteux que la vie déçoit,la famille reste une institution nécéssaire, puisqu'elle met à leur disposition....un petit nombre d'êtres faibles que le plus lâche peut effrayer, car l'impuissance aime refléter son néant dans la souffrance d'autrui ."
Georges Bernanos [Sous le soleil de Satan]
20:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


